Au 2.21, les solos se conjuguent au pluriel

CultureEn janvier, un festival braquera les projecteurs sur huit artistes seuls en scène. Regroupés pour plus de visibilité.

L'affiche du festival Singuliers Pluriel.

L'affiche du festival Singuliers Pluriel. Image: DR

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Tous ou presque confient ce même sentiment de frousse mêlé d’euphorie. À l’idée de monter seul sur les planches, sans l’appui de camarades de jeu, sans respiration possible. Au Théâtre 2.21, huit artistes romands feront l’exercice aussi grisant que périlleux du seul en scène – certains pour la première fois – lors du festival Singuliers Pluriel, du 5 au 21 janvier 2018. Un menu composé de cinq créations et de trois accueils.

L’idée de réunir des solos scéniques au sein d’une constellation de 52 représentations a germé dans l’esprit de Michel Sauser, directeur du théâtre lausannois, lorsque s’empilaient sur sa table des dossiers esquissant des spectacles certes alléchants mais délicats à programmer… seuls. Difficile en effet de tirer son épingle du jeu dans une offre culturelle pléthorique, d’autant plus lorsqu’on ne peut pas (encore) s’appuyer sur un nom pour remplir les salles. Michel Sauser l’avoue, la raison d’être de ce festival est en partie financière. «Mettre à l’affiche un monologue peut se révéler gonflé. Les regrouper au sein d’une manifestation leur offre une belle visibilité.» La formule permettra aux spectateurs de picorer des spectacles dans les différentes salles du théâtre, mais aussi hors les murs (les garages adjacents – chauffés pour l’occasion! – et la Maison du Vallon). «Cela s’inscrit dans notre démarche d’ancrer le 2.21 dans le quartier.»

Un genre en effervescence?

Singuliers Pluriel, c’est aussi un panachage de talents romands – entre coutumiers des planches et jeunes pousses, attachement au texte et formes novatrices – dont l’unique fil rouge est de jouer au singulier. Un genre en effervescence? Oui et non. Nombre de théâtres programment avec succès des comédiens encore peu connus du grand public. Au 2.21 justement, Tiphanie Bovay-Klameth a cartonné avec D’autres, qu’elle joue désormais à guichets fermés en tournée; l’Arsenic mettait récemment en lumière les très prometteuses Pamina de Coulon (Fire of Emotions) et Rébecca Balestra (Show Set). Michel Sauser nuance: «Il est vrai qu’on a reçu pas mal de dossiers cette année, c’est d’ailleurs ce qui nous a conduits à organiser ce festival. Mais le monologue est un phénomène continu.» Il est d’ailleurs roi dans le domaine de l’humour.

Du point de vue des artistes, le genre offre un certain nombre d’opportunités. «Quand on découvre tout ce que cela représente de monter un projet, c’est plus facile quand il est léger. C’est aussi plus simple d’obtenir des subventions», observe Marion Chabloz, qui répète ces jours son solo Si tu t’mettais un peu dans l’moule. Un spectacle sans décors lourds ou distribution importante facilite aussi les tournées, comme le constate Joëlle Fretz: «J’ai tourné avec Zoom dans d’autres lieux que des théâtres. L’avantage de ce type de format, c’est qu’il peut se jouer un peu partout.»


Si tu t’mettais un peu dans l’moule

Crédit: Patrick Martin

Dans ce premier spectacle (9 - 14 janvier), Marion Chabloz, 27 ans, se glisse dans la peau de Marina (prénom d’emprunt), travailleuse sociale à la Riponne en proie à ses propres démons. «C’était une voisine de mon père. Je l’ai contactée, mais elle m’a dit d’emblée: «Je te préviens tout de suite, je suis retombée dans l’alcoolisme et je vais aller en prison.» Les deux femmes se rencontrent pendant les huit mois précédant l’incarcération. La jeune artiste retranscrit scrupuleusement son témoignage. «À la syllabe près, à la marque d’hésitation près». Elle en tire un seule en scène dans le cadre de sa formation à la Manufacture, à Lausanne. «Alexandre Doublet (ndlr: directeur du Théâtre des Halles, à Sierre) a vu cette première mouture et m’a poussée à la retravailler. J’ai pris contact avec le 2.21 parce que la thématique s’inscrit bien dans ce lieu, dans ce quartier.» Le solo nous propulse en janvier 2019. Marina est invitée à parler du spectacle que Marion Chabloz a brodé autour de son parcours en janvier 2018. Une sorte de bord de scène un an après. La jeune pousse de la Manuf’compte-elle poursuivre dans cette voie? «Cette forme s’imposait pour ce projet, mais ce n’est pas une démarche que j’ai forcément envie de reproduire.»


Zoom

Crédit: Nathalie Mastail Hirosawa

La Genevoise Joëlle Fretz a beau afficher un joli parcours, au théâtre comme au cinéma et à la télévision, elle est montée pour la toute première fois seule sur les planches l’an dernier avec Zoom, créé à la Maison de quartier de la Jonction, à Genève. Ce texte de Gilles Granouillet, qu’elle reprend du 16 au 21 janvier au 2.21, raconte l’histoire d’une femme sans le sou et sans famille, qui élève seule son enfant. Elle l’a appelé Burt, en hommage à Burt Lancaster. Parce qu’il a été conçu dans un cinéma, à la sauvette. «Je reste assise sur une chaise, sans bouger pendant une heure. C’est quasi un échange avec le public. Ça a été dur au départ, surtout physiquement, car il faut maintenir la même énergie jusqu’à la fin.»

Ce spectacle est aussi celui du couple que Joëlle Fretz forme avec Roland Vouilloz, qui signe la mise en scène. «C’est la première fois qu’il me dirige et qu’il monte un solo.» Le choix du texte leur a été soufflé par la comédienne Claude-Inga Barbey. «Elle m’a dit: «C’est un texte génial, il faut que tu le lises!» Comme elle ne pouvait pas le monter à ce moment-là pour des questions de calendrier, elle m’a suggéré de le faire lire à Roland.»


BourBon

Crédit: Patrick Martin

Avec BourBon (5 - 21 janv.), la comédienne Claire Deutsch nous invite à explorer les méandres de l’insomnie. Mais quel est le rapport avec le bourbon? «Ce spectacle navigue entre l’angoisse et les sensations apaisantes, ces solutions qu’on trouve pour se calmer lorsqu’on n’arrive pas à dormir.» Comme l’alcool. Une manière, aussi, de souligner la relation de l’acteur avec le public: «Quand on ouvre une bouteille de whisky, l’effluve qui s’en échappe s’appelle la part des anges. Cela fait écho à ce lien intangible qui se propage du plateau à la salle.»

Ce seul en scène n’en est pas tout à fait un puisque Claire Deutsch joue avec la complicité du jeune musicien Camille Alban Spreng, qui habille le récit de notes et de sonorités. Il décrit: «Dans le spectacle, il y a des phases très rassurantes, calmes, puis on joue avec le minuscule, qui dérange, pour titiller le public. Cela peut par exemple prendre la forme d’un son presque inaudible mais bien présent.» Ce monologue aux accents oniriques est né d’improvisations, de lectures et de discussions des deux artistes avec leur entourage. «On s’est rendu compte que tout le monde avait un rapport différent au sommeil, mais toujours une relation très intime», relève Camille Alban Spreng. Le récit est également nourri de textes poétiques (notamment La montagne bleue , poème d’Henri Michaud), qui ont inspiré à Claire Deutsch une écriture tout en nuances: «J’emploie différents langages: l’un proche de la poésie, l’autre du langage parlé, et j’essaie de les ramener à des choses concrètes.»


Nous sommes

Dans cet éventail de solos scéniques, Nidea Henriques fait figure d’ovni. De coup de cœur, pour Michel Sauser. La jeune femme n’est de loin pas une habituée des planches – qu’elle a foulées un peu, ado, dans une troupe amateur. Mais elle les connaît très bien, ces planches, en tant que techniscéniste. «Ça fait un moment que j’effectue une recherche, de mon côté, autour de la notion d’identité. L’été dernier, Michel Sauser m’a dit: «Vas-y, lance-toi, je peux te programmer pendant Singuliers Pluriel!» Peu après, un séjour de trois mois en Islande donnera naissance à Nous sommes (5-7 et 19-21 janv.). «Au départ, je n’avais pas prévu d’écrire un monologue, je réfléchissais plutôt à créer une performance. Puis j’ai décidé de m’imposer cette forme. Mais elle est destinée à évoluer, je ne sais pas encore dans quel sens.»

Jouer sur scène, seule qui plus est? Un défi excitant, mais effrayant. «Je me demande parfois pourquoi je fais ça!, rigole-t-elle. Je monte sur les planches alors que je n’ai pas d’outil de comédienne. Mais, en même temps, ça m’apporte un nouveau point de vue dans ma recherche autour de l’identité.» Une démarche qu’elle compte bien poursuivre par la mise en scène. «J’aimerais réussir à créer mon propre univers artistique, même si je n’ai aucune prétention à y parvenir. Je souhaite avant tout m’ouvrir des portes.»

(24 heures)

Créé: 22.12.2017, 09h11

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L'émeute


Crédit: Patrick Martin

Dans L’émeute (9-14 janv.), créé en février dernier à L’Échandole, à Yverdon, le jeune Vaudois Yvan Richardet ne parle pas de révoltes populaires mais d’écologie. Dirigé par Thierry Romanens, il raconte son émeute intérieure face au réchauffement climatique et, surtout, «la procrastination au niveau politique». Pour composer ce texte autour d’une problématique dense et complexe, le comédien est parti en résidence à Gênes pendant trois mois.

La forme du seul en scène s’est imposée en écho à la thématique: «Le spectacle parle de décroissance. Il était donc logique qu’il n’y ait qu’un comédien sur scène – et une valise comme accessoire. J’ai aussi limité ma consommation de lumière.» Yvan Richardet l’avoue, le solo est un exercice difficile pour lui qui est issu du monde de l’impro. «Ça ne m’a jamais attiré. Je me suis toujours considéré comme un harmoniste, je m’inspire de mes partenaires sur scène.»

Poésie du gérondif


Crédit: Benjamin Knobil

Sous ses airs austères, la grammaire aurait des pouvoirs ludiques, lyriques même. C’est Benjamin Knobil, espiègle comédien quinquagénaire, qui l’affirme. Poésie du gérondif (5-7 puis 19-21 janv.) est une ode au langage, à ses bizarreries, à ses mystères. «C’est un texte magnifique de Jean-Pierre Minaudier, qui décrit les 6000 systèmes linguistiques existants, donc les 6000 manières d’exprimer le monde. Il est à la fois d’une très grande érudition et très terre à terre. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est très drôle!»

Dirigé par le metteur en scène Michel Torman, le comédien vaudois jouera dans un lieu pour le moins original: un des garages du Vallon. Chauffé, assure-t-il. Bien qu’aguerri aux planches, Benjamin Knobil appréhende son baptême du seul en scène avec un trac d’enfer et l’impatience d’un gamin. «Je suis absolument terrifié, comme quand on se trouve en haut des montagnes russes. Mais, en même temps, je me réjouis d’accéder à ce bonheur de jouer sans filet.»

J’aime pas l’bonheur


Crédit: Marion Savoy

Marjolaine Minot est une habituée du solo scénique. Elle ne s’en cache pas: «J’adore travailler seule, avoir de l’espace sur le plateau.» Issue de l’École Dimitri, elle tricote des histoires rigolotes et sensibles. Dans J’aime pas l’bonheur, créé cette année, la comédienne nous emmène au bout de l’impasse du 14 rue Jean-Moulin, à Paris. On y fait la connaissance de Claudine, qui vit dans un bazar composé de piles de bouquins et de lampes ébréchées. Elle est très seule, mais ne veut pas qu’on l’emmerde. Les visites et coups de fils de sa nièce, qui se sent obligée de s’occuper d’elle, l’enquiquinent au plus haut point. Un monologue sur ces personnes âgées qui ne veulent pas quitter leur chez-elles quand pointe la menace de la maison de retraite, à voir du 16 au 21 janvier.

Haute trahison


Crédit: Patrick Martin

Figure de la scène romande, le comédien Jean-Luc Borgeat, amoureux du texte et de la langue française, monte Haute trahison (5-7 et 19-21 janv.), monologue de Jérôme Meizoz. «C’est l’histoire d’un écrivain à qui un éditeur demande de rédiger la préface d’un livre sur les peintres de montagne. Il répond qu’il n’a rien à dire sur eux, mais beaucoup sur les bonnes. J’ai aimé cette idée de parler des gens de l’ombre.» Le solo prendra place dans la Maison du Vallon. À la lueur des bougies, dans un cocon intimiste où l’artiste déroulera son récit devant vingt spectateurs par représentation.

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