Au Théâtre de Vidy, la force du texte peut même voler la vedette aux comédiens

Scène«La Plaza» et «La Folie Lear» remettent, chacun à leur manière, la parole au premier plan. Propos.

Des corps sans visages dans «La Plaza» d’El Conde De Torrefiel.

Des corps sans visages dans «La Plaza» d’El Conde De Torrefiel. Image: ELS DE NIL

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La ruche de Vidy bruisse à nouveau d’agitation. Le théâtre présente cette semaine deux nouveaux spectacles qui démarrent ce mercredi. Dénominateur commun de ces pièces: elles mettent toutes deux le texte en avant. Si La Folie Lear opère un montage équilibriste d’extraits (lire encadré), le duo barcelonais El Conde De Torrefiel formé par Tanya Beyeler et Pablo Gisbert prend, avec La Plaza, son 3e spectacle présenté à Lausanne, un tournant formel plus radical.

«Nous utilisons le texte, écrit au final par Pablo, mais au-delà de son usage théâtral habituel, qui passe par la dramatisation d’une histoire et de personnages», détaille la Tessinoise du tandem. «Le texte est projeté sur scène. Il prend un caractère esthétique, devient un élément scénographique. Devenu contenu visuel, il se libère du personnage, de la voix d’un acteur et chaque spectateur peut le reconnaître comme sien.»

Ce dispositif permet un dialogue entre l’image et la parole, deux éléments qui ne sont pas toujours synchronisés dans La Plaza. «Cela permet de travailler une abstraction, d’ouvrir des espaces et c’est au public de remplir ces vides.» À ce jeu-là, c’est l’image qui prend en charge une dimension plus «étrange, onirique, inconsciente et éthérée» dans le voisinage visuel de l’art contemporain, une fréquentation de longue date. Le texte, lui, préfère le philosophique au poétique, toujours dans le souci d’être compris.

«Je veux un théâtre que ma mère et mon boulanger puissent entendre. Que l’on me dise «je n’ai pas aimé», ça me va. Mais pas «je n’ai pas compris». Autrement, on tombe dans le masturbatoire et le théâtre est une forme de communication d’autant plus importante qu’elle est l’une des rares, avec la musique live, où le spectateur la reçoit au moment où elle est en train de se faire. La vie de l’œuvre n’est pas encore révolue. C’est l’ici et le maintenant.»

Le spectacle met en scène un homme rentrant chez lui après une pièce de théâtre, traversant l’espace public, croisant des corps masqués qui ne deviennent jamais des personnages, encore un souci d’abstraction, de lacunes auxquelles le spectateur doit suppléer. «Qu’est devenu aujourd’hui le pacte social?» interroge la femme de théâtre. Si, d’habitude, El Conde de Torrefiel travaille la 3e personne du singulier, il a cette fois recours à la deuxième. «C’est une forme très violente, un mécanisme de la publicité et de la politique. Une façon de s’adresser à l’individuel pour mieux le diluer.»


Avec Lear, la folie est libératrice

(Photo: Gregory Batardon)

«La folie du théâtre pour combattre celle, meurtrière, de notre société.» Pour Serge Martin, les planches ont cette vertu prodigieuse de conjurer les vicissitudes du monde. «La fonction du fou est la même que celle du plateau», soutient le dramaturge et comédien, fondateur de l’école de théâtre qui porte son nom. La folie, donc, irrigue son nouveau spectacle, dont il a confié la mise en scène à Christian Geffroy-Schlittler.

Sur scène, il convoque le vieux Lear, dément, errant sur sa lande. Ou plutôt les Lear. Celui de Shakespeare, of course, mais aussi les réécritures contemporaines de Thomas Bernhard et de Rodrigo Garcia. Pourquoi invoquer le monarque anglais? «Au début de la pièce de Shakespeare, il décide de partager son royaume entre ses trois filles. De là découlera la guerre, la catastrophe», rappelle-t-il. Pour lui, le drame fait écho aux événements de ces trente dernières années. «La chute du mur de Berlin a exprimé l’espoir qui renaît, cette sensation qu’on n’espérait pas pour rien. Mais, depuis, d’autres murs se sont construits.»

Serge Martin a choisi la mise en abyme pour tresser le récit de «La folie Lear», qu’il présente dès ce soir et jusqu’au 10 novembre dans la petite salle de La Passerelle. «Au départ, j’ai pensé à créer un montage autour de ces textes, confie-t-il. Puis l’idée m’est venue de raconter ce projet.» Celui de broder un spectacle autour de la figure du roi Lear. Il nous en dévoile les contours: «Petit à petit, je suis traversé par la folie qui traverse ces trois pièces et les personnages finissent par n’en faire plus qu’un.»

Sur le plateau, le comédien déroulera son monologue, interrompu tantôt par le jeune comédien Florestan Blanchon. Son rôle? Mystère. «Je vous laisserai le découvrir», dit-il sur un ton espiègle. À l’arrière, un écran projettera des images faisant écho à l’actualité et au passé récent. Les guerres, les conflits, les attentats. La folie du monde. Mais Serge Martin insiste: «C’est la folie libératrice que je défends. Celle du jeu, du plateau, de l’artiste.» Natacha Rossel
(24 heures)

Créé: 31.10.2018, 14h24

A l'affiche

«La Plaza»


Théâtre de Vidy, salle Charles Apothéloz
Du me 31 oct. au ve 2 nov. (19 h 30)

«La Folie Lear»


Théâtre de Vidy, La Passerelle
Du me 31 oct. au 10 nov.

Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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