Au théâtre, rien ne vaut un bon classique

EnquêteUne riche saison touche à sa fin. L’occasion de mettre en lumière des productions «locales» qui ont triomphé

La pièce de Robert Thomas <i>Huit femmes</i>, mise en scène par Jean-Gabriel Chobaz, a attiré 7700 spectateurs dans les théâtres romands.

La pièce de Robert Thomas Huit femmes, mise en scène par Jean-Gabriel Chobaz, a attiré 7700 spectateurs dans les théâtres romands. Image: EDOUARD CURCHOD / LDD

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Une fin de tournée triomphale! Jeudi soir, au Théâtre du Jorat, le metteur en scène Jean-Gabriel Chobaz et ses huit comédiennes ont encore une fois fait salle comble pour la toute dernière représentation de Huit femmes, la pièce originale dont a été tiré, il y a douze ans, le film de François Ozon. Avec ses 7700 spectateurs glanés à travers les 51 représentations assurées en Suisse romande depuis la création de la pièce au Théâtre Montreux Riviera (TMR) en décembre dernier, cette production constitue l’un des grands succès vaudois de la saison. Malgré un parcours essentiellement réalisé dans des petites salles!

A ses côtés au sommet du palmarès? Plusieurs spectacles produits par le Théâtre de Vidy qui ont drainé les foules principalement à l’étranger (lire ci-dessous) et, surtout, le moliéresque Avare, revisité par le Lausannois Gianni Schneider. Cette modernisation du classique français a, à elle seule, rempli 18 000 fauteuils depuis sa première à Kléber-Méleau fin 2014. Une réussite qui ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin: une tournée en Suisse alémanique et en France devrait ajouter, l’an prochain, 25 représentations supplémentaires aux 45 déjà assurées cette année d’Yverdon à Carouge, de Bienne à Monthey. Et trois soirées d’ores et déjà prévues à la Grange sublime de Mézières feront encore bondir de 3000 spectateurs le score final. «C’est mon premier Molière; je ne m’attendais pas à un tel engouement, se félicite Gianni Schneider, avec une fierté à peine voilée. Pourtant, je ne suis visiblement pas dans la mouvance du changement radical que souhaitent certains programmateurs…»

Loin des enjeux esthétiques passionnément disputés cette saison du côté de Vidy – où le nouveau directeur, Vincent Baudriller, bouge les frontières avec une programmation résolument contemporaine –, ces deux succès mettent justement en lumière la diversité du paysage théâtral romand. Et posent – indépendamment des jauges qui varient drastiquement d’un théâtre à l’autre – la question des recettes pour garantir ou non un succès.

A ce petit jeu, la réponse tombe rapidement: pour séduire le public, rien ne vaut un nom connu ou un classique, moderne comme ancien. «Sans pour autant atteindre la fréquentation que génère un humoriste ou une vedette parisienne, remarque le metteur en scène et directeur du Crochetan, Lorenzo Malaguerra, jouer un classique est indéniablement porteur.» Son En attendant Godot, produit en 2014 par la Comédie de Caen et joué par deux acteurs noirs, vient de l’auréoler: la pièce de Beckett a attiré 24 500 spectateurs, principalement en France, et a obtenu un grand retentissement médiatique. «Pour Huit femmes, avoir quelqu’un de célèbre dans la distribution comme Maria Métral, la Madame météo romande, a sans doute également joué un rôle, avance Jean-Gabriel Chobaz, qui cite au passage l’excellente performance réalisée en 2008 par son adaptation scénique des Liaisons dangereuses. Mais un nom fameux ne suffit pas: il faut aussi savoir innover. Et si on se plante, cela se sait très vite.»

La sanction du public
Plus que la critique, c’est le bouche-à-oreille qui constitue le nerf de la guerre. Ce n’est pas Gianni Schneider qui va dire le contraire: «Je me suis fait démolir par la presse, mais partout où je suis allé, c’était complet!» Selon le metteur en scène, qui affiche trente spectacles à son compteur, le téléphone arabe peut «influer sur la fréquentation» d’une pièce qui reste assez longtemps à l’affiche. La mauvaise presse a, quant à elle, surtout pour conséquence de déclencher, par la suite, la frilosité des mécènes ou autres «subventionneurs». En bref: «Une très bonne critique fait venir du monde. L’inverse, pas nécessairement, approuve Jean-Daniel Chobaz. La couverture média qui précède la première est, par contre, très importante.» Pour L’avare, les télévisions, les radios ou les articles de presse auraient garanti d’avance 10% à 15% de remplissage.

D’autres réussites
Cette saison, à côté de Huit femmes et de L’avare, d’autres spectacles ont dépassé les 80% de fréquentation. A la surprise des programmateurs, parfois. A l’Oriental à Vevey, Le procès de Malaparte, de Jens-Martin Eriksen, mis en scène par Sophie Kandaouroff, a attiré 400 spectateurs. Désormais, ce texte pourtant exigeant se retrouve promis à des reprises la saison prochaine. Du côté de l’Arsenic, c’est King Kong Théorie, la première mise en scène d’Emilie Charriot, à partir de l’essai féministe et sulfureux de Virginie Despentes, qui s’est retrouvé sous les projecteurs du public (900 spectateurs) et des médias.

Et au rayon des «classiques», la Grange de Dorigny a vu sa fréquentation dépasser les 100% grâce à Corneille. L’adaptation cartoonesque de L’illusion comique, menée par le duo Pasquier-Rossier, a rapidement affiché complet. Une bonne fortune confirmée tout au long de la tournée effectuée par cette pièce coproduite avec le Théâtre des Osses, à Fribourg.

Le succès ouvre des portes

Un triomphe sur scène garantit-il des rentrées pécuniaires? Cette question concerne avant tout les directeurs des institutions, qui doivent remplir leurs salles ou qui prennent des risques financiers en produisant une pièce. Pour les metteurs en scène, elle devient même secondaire. Avec les subventions et autres aides obtenues, leur budget est habituellement bouclé avant la première. En Suisse, ceux-ci ne touchent d’ailleurs aucun droit d’auteur lors de la reprise de l’un de leurs spectacles, contrairement aux auteurs ou aux scénographes. Contrairement, aussi, aux comédiens, rémunérés pour chaque représentation.

Mais tous les professionnels interrogés sont unanimes: un échec ferme des portes pour le projet suivant. Rien ne vaut un succès public ou critique pour titiller l’envie des programmateurs et se faire de la publicité à bon compte. Mais comme le remarque Brigitte Romanens, directrice du Théâtre de Vevey Le Reflet: «Le taux de fréquentation n’est pas toujours synonyme de succès artistique, et certains bijoux scéniques récoltent parfois un succès plus confidentiel.» (24 heures)

Créé: 29.05.2015, 10h55

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Vidy rayonne avec deux spectacles

Dans la cour des très grands, le Théâtre de Vidy peut s’auréoler, cette saison, de deux succès d’envergure qui portent, encore une fois, loin à la ronde le nom de l’institution lausannoise. Alors qu’il
a attiré 3000 spectateurs lors de sa création, le spectacle d’ouverture de la saison L’idiot, signé Vincent Macaigne, a réuni 21 000 spectateurs en France (taux de remplissage de 95%). De son côté, la coproduction de Christoph Marthaler Une île flottante, créée en décembre 2013 au répertoire du Théâtre de Bâle et reprise cette saison à Vidy avant une tournée internationale, a attiré près de 5400 spectateurs (82%) au bord du lac. Et plus de 22 500 à l’international.
Un succès qui ne devrait pas s’arrêter là: à l’occasion de la reprise de la pièce
à la Biennale de Venise, le metteur
en scène bernois recevra un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière.

La pièce de Molière «L’Avare», mise en scène par Gianni Schneider, a attiré 18'000 spectateurs dans les théâtres romands (Image: PHILIPPE MAEDER)

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