Le masque de théâtre, magique et éternel

A l'occasion de la première création d'Omar Porras au TKM, plongée dans l'univers d'une tradition théâtrale de plus en plus rare.

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«Donnez un masque à l’homme et il vous dira la vérité», disait Oscar Wilde. Toujours encore associé au rituel païen du carnaval, à la figure du clown, quand il ne devient pas signe de ralliement révolutionnaire de collectifs tels que les Anonymous, le masque puise son origine dans les rites religieux des temps anciens. Présent sur tous les continents et à travers toutes les civilisations, cet objet indissociable des origines du théâtre et des Dionysiaques – qui fêtaient les dieux par le truchement de la danse, de la musique et de la tragédie –, a toutefois perdu de son aura sur les scènes contemporaines. On convoque le masque au détour de projets et pour la signification qu’il permet d’ajouter à l’interprétation d’un texte ou d’un personnage. Plus rarement pour ce qu’il induit dans l’art même du comédien, dans la pratique du spectacle ou le rapport au spectateur, à l’instar d’un Omar Porras. Au XVIe siècle, la commedia dell’arte l’a érigé en marque de fabrique pour croquer des célébrités ou figer des caractères facilement reconnaissables par le public. Mais parce qu’on lui reproche de figer le jeu du comédien, la quête de réalisme finira par l’éloigner des ambitions d’un théâtre en plein renouvellement.

Et il faudra attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que le masque soit tiré du purgatoire par des Jacques Lecoq, Giorgio Strehler, Antoine Vitez ou Benno Besson, en étroite collaboration avec des facteurs qui ont su, quant à eux, retrouver des techniques de fabrication parfois oubliées (comme les Sartori, père et fils, en Italie) ou l’amener vers de nouveaux continents esthétiques, à l’instar des Suisses Erhard Stiefel, complice d’Ariane Mnouchkine, ou de Werner Stub, fidèle de Benno Besson.

«Porté ou non, le masque est l’essence même du théâtre»

Omar Porras fait partie des quelques créateurs contemporains chez qui le masque est un élément essentiel. En termes d’esthétique, dans un théâtre que l’on décrit souvent comme baroque parce qu’il se plaît à convoquer tous les artifices et artisanats de la scène, des machineries aux costumes, en passant par les décors. En termes de jeu d’acteur, parce que cet objet – qui dissimule le visage autant qu’il impose le caractère du personnage – force le comédien à aller puiser son énergie ailleurs. «Quand on parle du travail de mon frère, on fait souvent référence à la commedia dell’arte parce qu’il utilise des masques et cherche à créer des archétypes», confie Fredy Porras, fidèle complice du metteur en scène qui assure la création des scénographies comme la fabrication des masques qui apparaissent, au gré des projets, dans les spectacles du Colombien. «Son théâtre est, en fait, un patchwork de nombreuses choses qui ont toutes la même fonction: guider le jeu dramatique, fêter le théâtre, aller chercher le comique ou le dramatique dans l’humanité qu’on amène sur scène.»

Dans Amour et Psyché (voir l'image ci-dessous), la nouvelle création du Teatro Malandro dévoilée mardi prochain au TKM et tirée de Molière, les masques habilleront les visages de quelques acteurs. Porras a souvent aimé associer les classiques au jeu masqué. Le maître français de la comédie lui-même a été influencé par les Italiens, jouant parfois le visage couvert et non seulement fardé, comme le personnage de Mascarille, dans ses Précieuses ridicules. Mais, contrairement à une Visite de la vieille dame, à L’Histoire du soldat et à d’autres spectacles que Porras a entièrement «masqué», c’est du côté de la scénographie que cette tradition occupera, cette fois-ci, une place de choix. Monumentaux et portés à bout de bras, les masques plongeront, surtout, la pièce de Molière dans les origines archaïques de son récit.

«Le masque, dans l’Antiquité, était le visage des dieux, rappelle Omar Porras, un objet rituel, un élément de transcendance qui a permis aux êtres humains de transposer le divin au travers de la matière sculptée. Contrairement à ce que certains pensent, le masque n’efface rien. Il est un révélateur, de l’être humain, de la poésie, de l’animalité et de la bestialité. Il donne une forme à l’âme. Il n’y a rien d’étonnant qu’il soit, dans notre culture, relégué au théâtre, car le comédien occupe, aujourd’hui, la fonction de prêtre, de passeur, de conteur. Dans cette nouvelle création, c’est à tout cela que j’ai pensé.» Avec la volonté de brouiller les lectures faites autour de son travail? «Non, car il n’y a pas de théâtre sans masque. C’est l’essence même de l’art du comédien. Qu’il recouvre ou non son visage sur scène, le théâtre reste du jeu, de l’effacement derrière des rôles.» L’essence d’une pratique totale d’un théâtre que le metteur en scène développe depuis ses débuts. «Chez moi, il n’y a pas de sexe, de race, de langue ou de couleur. Le théâtre est cet art qui rassemble tout, c’est le pays de l’extraordinaire, celui de la tromperie, de la magie et de l’illusion.»

La rencontre entre Porras et le masque s’est jouée il y a longtemps déjà. Quand, enfants, les deux frères improvisaient des spectacles de marionnettes dans les rues de Bogotá. Une fois en Europe, le comédien est allé à l’Ecole Lecoq, à Paris, et il a découvert, comme spectateur, les mises en scènes d’Ariane Mnouchkine. Plus tard, c’est un voyage à Bali qui ouvrira encore de nouvelles perspectives, en découvrant la tradition du topeng, spectacle chanté, dansé et… masqué. Puis, le nô japonais. «Avec le masque, le texte devient physique. Mais avec ou sans – et au-delà des questions liées au texte –, je pratique toujours la même méthode de jeu autour de la conscience du corps dans l’espace. C’est tout cela que j’entraîne avec mes comédiens.»

Méditation du mouvement
Au sein du Teatro Malandro, l’expérience du maître fait même école. Aucune répétition ne commence sans 45 minutes de training, véritable échauffement effectué en groupe par la troupe, aux frontières des arts martiaux, des méthodes de développement corps-esprit ou encore du nô japonais. Entre marches synchronisées, postures imposées et travail du souffle. «C’est une méditation du mouvement qui doit permettre à la troupe de fonctionner comme un chœur, qui apprend le respect du plateau et repousse le quotidien hors du théâtre.» Au diapason, les comédiens peuvent ensuite débuter le travail autour du spectacle en préparation. Avec, durant les phases préparatoires, des passages obligés par la pratique du jeu masqué.

«On ne rentre pas impunément dans un masque. Il y a tout un langage à développer et, avant de trouver un personnage, chaque acteur doit véritablement faire naître son propre masque.» Et le metteur en scène de se faire chaman: «Accepter d’en porter, c’est accepter d’entrer dans une autre dimension, de renouer avec nos ancêtres, avec le vital et la magie. Ce chemin commence avec le sculpteur qui remplit de vie une matière morte et figée à partir des traits d’un comédien, puis se poursuit dans le dialogue qui se noue entre l’acteur et son masque. Mais ce dialogue demande de l’humilité et de l’engagement.» (24 heures)

Créé: 10.03.2017, 22h21

Aux Teintureries

Une collection voyage à travers les traditions

Pénétrer dans l’Ecole de théâtre des Teintureries, installée dans le quartier de Sébeillon à Lausanne, promet une rencontre troublante. Dans le couloir? Une haie d’honneur assurée par une quarantaine de masques de théâtre qui, dressés sur des tiges et à hauteur d’homme, fixent le visiteur. Immobiles, ils attendent qu’on leur insuffle la vie. Impassibles, ils apparaissent telles des icônes venues d’un autre temps, tels des participants à d’étonnants rituels nourris d’autres mondes. Et de matières: de cuir, de bois, de résine, de pigments. Au regard étrange d’une jeune fille japonaise succède l’air malicieux d’un conquistador sud-américain, aux yeux exorbités de nombreuses figures balinaises s’ajoutent les formes archétypiques de Matamore, Docteur, Polichinelle, Brighella, Arlequin et autres Vieillards, issus de la tradition de la «commedia dell’arte». Cette collection a longtemps appartenu à Mario Gonzalez, comédien et metteur en scène né au Guatemala. L’homme de théâtre est un spécialiste de la «commedia dell’arte» et du jeu masqué, qu’il enseigne au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Il a réuni ces objets au gré de ses voyages et de ses projets artistiques. Au moment où le lot risquait un éparpillement, il y a quelques années, il a été acquis par la Fondation Edouard et Maurice Sandoz qui l’a confié à l’école créée par François Landolt, dans la capitale vaudoise. «Il y a des pièces intéressantes mais elle n’a pas de véritable valeur sur le marché, assure Jacques-Michel Pittier, conservateur au sein de la Fondation. Son intérêt est avant tout patrimonial.» Pédagogique, aussi. «Certains sont fragiles et nous ne les utilisons pas systématiquement dans nos cours, remarque Nathalie Lannuzel, directrice des lieux. Mais le travail autour du masque a une place dans notre cursus de formation et les exposer ainsi permet de montrer à nos étudiants que le théâtre est fait de traditions riches et variées. Avec le cadre excessif qu’il impose, le jeu masqué est un peu comme l’alexandrin: si un comédien le maîtrise, il sait ensuite où trouver sa liberté.»

«Amour et Psyché» en création

Pour sa première création au TKM, le metteur en scène Omar Porras retrouve Molière. Et poursuit son exploration des mythes. Après avoir monté «Les Fourberies de Scapin» (à Carouge en 2009) ou avoir nourri son «El Don Juan» (d’après Tirso de Molina) du regard porté par Jean-Baptiste Poquelin sur le séducteur, l’homme de théâtre né en Colombie dévoile, dès mardi, sa version d’«Amour et Psyché», une tragédie-ballet écrite par le grand maître français, aidé de Corneille et de Quinault, librettiste de Lully. Commande du roi Louis XIV, ce spectacle a été joué dans la salle des machines des Tuileries en 1671. Avec apparitions, feux d’artifice et machineries théâtrales. A cause de sa paternité trouble, la pièce écrite en vers est souvent reléguée au rang des raretés, dans l’œuvre de Molière. «Il s’agissait, surtout, d’un énorme spectacle carnavalesque qui réunissait plus de 370 artistes et figurants, observe Omar Porras. Elle a la réputation d’être immontable, mais elle m’intéresse depuis une vingtaine d’années. J’ai l’envie de remonter à l’origine d’une histoire qui ne se limite pas à notre culture occidentale et s’alimente de traditions multiples.»

L’histoire: supplantée dans le cœur des mortels par la sublime Psyché, Vénus ordonne à son fils Cupidon de la venger. Mais celui-ci s’éprend de la jeune fille et en fait son épouse. Rongée par la curiosité, Psyché découvre l’identité de son mystérieux amant et révèle ainsi un pacte secret qui le liait à la déesse… Omar Porras a évacué la dimension musicale de la tragédie-ballet pour mener un travail de fouilles qui convoquera Molière autant que le mythe raconté par La Fontaine et Apulée. Sans changer une formule qui a fait le succès du Teatro Malandro, cette création convoquera toutes les traditions du théâtre, de ses formes les plus archaïques aux plus pastorales, entre Occident et Orient.

Renens, TKM
Du 14 mars au 9 avril, mardi, mercredi, jeudi et samedi (19h), vendredi (20h) et dimanche (17h30).
Réservations: 021 625 84 29.
www.t-km.ch

Molière à Renens

En parallèle à la création d’Amour et Psyché, d’après une pièce de Molière, par Omar Porras, la Bibliothèque du Léman accueille «Diantre! Molière à Renens!» une exposition qui retrace l’œuvre de Jean-Baptiste Poquelin. Au programme:

Exposition: des costumes – travaillés aux acides ou cousus d’or – prêtés par La Comédie-Française, ainsi que des éléments de décors, des maquettes et des masques. (Jusqu’au 7 avril, Bibliothèque du Léman, rue du Léman 10, Renens).

Conférence: «Tout ce qu’on croit savoir sur Molière…» par Mme Brigitte Prost, maître de conférences à l’Université Rennes 2 (di 2 avril, 11h au TKM) et «Molière, auteur galant», par Lise Michel, professeure assistante à la section Français de l’UNIL (ma 4 avril 2017, 18 h au Collège du Léman).

Captations et enregistrements: «Les Fourberies de Scapin» par Omar Porras, «L’Ecole des Femmes» par Didier Besace, «L’Avare» par Jean Vilar et avec Louis de Funès, ainsi que les voix de Gérard Philippe et de Maria Casares.

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