Le mélancolique sublime son spleen au théâtre

PortraitJulien Mages Doté d’un talent insolent, l’écrivain, comédien et metteur en scène cultive une personnalité janusienne.

Image: FLORIAN CELLA

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Julien Mages est une énigme. Son allure de poète torturé, son regard intense, fugace par moments, ses pièces de théâtre sondant les fêlures familiales esquissent un tempérament mélancolique. Lui se dit «enthousiaste, solaire». Difficile de percer le mystère. Silhouette élancée, cheveux ébène et barbe soignée, il commande prestement un café à l’Âge d’Or, à deux pas du Théâtre Saint-Gervais. Il y monte «La danse des affranchies», de la jeune auteure Latifa Djerbi, tandis que sa pièce «Automne», créée par Jean-Yves Ruf au Grütli, tient l’affiche de la Grange de Dorigny jusqu’à dimanche. Actualité foisonnante. Écrivain, comédien, metteur en scène, le Lausannois explore les multiples facettes du théâtre avec un talent insolent mais non dénué d’un certain tourment. Un spleen rimbaldien, à la fois souffrance et source d’inspiration créatrice. Il s’avoue «parfois cyclothymique». Sa compagne Anna confirmera au bout du fil: «C’est quelqu’un de très drôle, de caustique. On rit énormément ensemble. Ça peut contraster avec ses textes. Mais c’est une part importante de sa personnalité, qui ne transparaît pas forcément au premier abord. On voit ce grand noiraud qui écrit des choses dures, violentes… Il a ces deux côtés, à la fois profond et poilant!»

Tribu baignée dans la culture

Les racines de cette personnalité janusienne remontent à son enfance. Il se souvient qu’il renfermait, déjà, cette dualité: «J’étais plutôt turbulent, joyeux, hyperactif, et en même temps lymphatique, en proie à la mélancolie.» Lorsque Julien vient au monde, en 1977 à Wolhusen, dans le canton de Lucerne, la famille Mages part s’installer dans le paisible village de L’Isle, au pied du Jura. Années champêtres. Le garçonnet et ses trois frères et sœurs vivent au sein d’une «petite tribu» baignée dans les arts. Un père mélomane, une mère passionnée de littérature et de cinéma. «Mes parents m’ont transmis leur culture. Ils ont été l’apport de ce que je suis aujourd’hui. J’ai le souvenir d’une histoire familiale où l’on privilégiait la pensée et certaines vertus qui pouvaient aller au-devant des bienséances.»

Première déchirure dans la vie familiale: le divorce des parents. «J’avais 8 ans. Ça a été une épreuve qui m’a mis dans une sorte de révolte, de difficulté émotionnelle.» La maman pose ses valises à Lausanne avec ses enfants. Julien Mages conserve le souvenir d’un père relativement absent. «Il était médecin, travaillait beaucoup. Cela a été d’autant plus dur après la séparation.» Au divorce succède le drame. Son père met fin à ses jours. «Cette chose a éclaté dans ma vie comme une bombe», confie-t-il d’une voix paisible, soufflant délicatement sur son café.

Le drame, lancinant, l’habite, traverse plusieurs de ses spectacles. «Mes textes parlent de thématiques graves. Cela vient d’un besoin d’en parler.» Une catharsis? «Je parlerais plutôt de miroir. Mais, au final, ce qui importe, c’est de plaire au public. Je n’ai pas d’aspiration à penser la littérature comme un moyen de changer le monde. Les arts aident, mais ça reste un divertissement.»

Imbibé de culture pointue dès son plus jeune âge, le jeune Julien s’émerveille d’abord devant les paillettes du Knie. Il se rêve clown, acrobate, dompteur, «même si je pense aujourd’hui que les animaux n’ont pas leur place dans un cirque». Le théâtre fait une incursion dans sa vie au détour d’un atelier à l’école. Un prof – «dont j’ai oublié le nom» – lui inocule le virus. Adulte, il intègre la première volée de la Manufacture dont il ressort diplômé en 2007. Le succès est fulgurant. Le milieu encense Julien Mages, parangon de la relève en Suisse romande. Il tape dans l’œil de Sandrine Kuster à l’Arsenic, de René Gonzalez à Vidy. Tourne beaucoup. «Rétrospectivement, cela n’a pas été forcément un bienfait pour moi. Je m’aperçois que la réussite rapide est illusoire. On construit quelque chose sur la durée. J’aimerais en profiter davantage maintenant que j’ai acquis une certaine maturité.»

«Il écrit tout le temps»

À 40 ans passés, l’artiste a conscience de passer un nouveau cap. «Je deviens davantage un écrivain, je commence à me vendre en tant qu’auteur.» L’écriture s’est immiscée tôt dans sa vie. À 13 ans déjà, il tient son premier journal. Compose des poésies. Se plaît à inventer des histoires. «Au quotidien, c’est quelqu’un qui écrit tout le temps, raconte sa compagne. Il m’envoie des poèmes. C’est une part de lui qui m’émeut, sa plume.» Son univers est bien sûr nourri de lectures. Ses figures tutélaires? «C’est un peu bateau… J’ai beaucoup lu Balzac à une époque de ma vie. Puis Dostoïevski, Nietzsche, que je lis comme un auteur de nouvelles, pour me divertir. Plus près de nous, je ne renonce pas à aimer Houellebecq. Ses personnages féminins sont si forts. Il écrit pour les femmes, au-delà de son côté provocateur.» Côté théâtre, il cite Sarah Kane, Edward Bond, Lars Norén. Le drame, toujours.

À quoi aspire-t-il aujourd’hui? À écrire, bien sûr. Du théâtre, un roman, de la poésie. À remonter sur scène, aussi. «Je ne joue jamais dans les spectacles que je monte. Mais j’ai envie de renouer avec le métier de comédien.» Et côté vie privée, s’imagine-t-il transmettant à son tour son savoir, sa passion? «Ça ne s’est pas présenté pour le moment. Mais je ne pense pas que cela soit nécessaire de vivre avec des enfants.»

«Automne», Lausanne, Grange de Dorigny

Je 12 avril (19 h), ve 13 (20 h 30), sa 14 (19 h) et di 15 (17 h).

Renseignements: 021 692 21 27.

www.grangededorigny.ch

(24 heures)

Créé: 12.04.2018, 09h34

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