Un regard connecté sur les pièces de théâtre

TechnologieUne poignée de spectateurs a pu tester le surtitrage avec lunettes de réalité augmentée pendant Programme Commun. Une démarche innovante menée par Vidy et ArtTech de l’EPFL.

A Vidy, plusieurs spectateurs ont assisté au spectacle de Christoph Marthaler avec les lunettes, le week-end dernier.

A Vidy, plusieurs spectateurs ont assisté au spectacle de Christoph Marthaler avec les lunettes, le week-end dernier. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Non, nous ne sommes ni au Futuroscope ni dans une projection de film en 3D au ciné, mais bien installés dans les fauteuils rouges du Théâtre de Vidy. En ce vendredi soir de première de Tiefer Schweb, la nouvelle création du Bernois Christoph Marthaler, une poignée de spectateurs a enfilé une paire de lunettes au design futuriste, style Google Glass. L’hôtesse d’accueil nous donne quelques indications et nous mène à notre place. Notre monture ajustée, nous voilà parés pour deux heures de représentation traduite en anglais grâce à un logiciel de surtitrage par réalité augmentée. Le principe? Les surtitres sont projetés sur les verres de ces lunettes connectées par un opérateur en régie. Et le résultat est bluffant.

Une fois passé le temps d’adaptation (le cerveau a besoin de quelques minutes pour s’habituer au dispositif), il ne reste qu’à suivre l’action où elle se déroule, de cour à jardin, sans faire d’incessants allers-retours entre le plateau et les supports de diffusion de la traduction. «Ce procédé permet de mieux suivre le spectacle car il accompagne le champ de vision du spectateur», résume Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. L’institution lausannoise a testé cette nouvelle technologie sur deux pièces lors de Programme Commun, festival dédié aux arts de la scène qui s’est achevé dimanche (lire en encadré). Une démarche pilote en Suisse, menée de concert avec la Fondation ArtTech de l’EPFL.

«Ce procédé permet de mieux suivre le spectacle car il accompagne le champ de vision du spectateur»

«Il y a, dans ce projet, quelque chose de l’ordre du laboratoire qui m’intéresse beaucoup, reprend le directeur. Le Théâtre de Vidy est un lieu de recherche artistique, le dialogue s’est donc naturellement noué avec un autre pôle de recherche.» C’est par l’entremise de la Fondation ArtTech qu’un lien s’est tissé entre Panthea, la société conceptrice du logiciel, basée à Paris et à Berlin, et Vidy. «La fondation a été créée au printemps 2017 dans le but de mettre en rapport les nouvelles technologies, la culture et l’entrepreneuriat, détaille sa directrice, Nathalie Pichard. Nous avons invité la start-up Panthea lors du forum organisé en septembre dernier. Ses directeurs ont rencontré Vincent Baudriller, qui a tout de suite montré de l’intérêt. Nous avons donc décidé de cofinancer ce projet ensemble en Suisse romande.»

Après un premier galop d’essai confidentiel au Festival d’Avignon en 2015, ces prototypes ont commencé à porter leurs fruits l’an dernier. «Ces lunettes connectées permettent à des programmateurs venus de plusieurs pays différents de découvrir des spectacles dans leur langue ou en anglais. Cette technologie facilite ainsi la diffusion et à la circulation des pièces à l’international», assure Ilja Fontaine, responsable du développement chez Panthea. Un exemple saillant: Saigon, création signée Caroline Guiela Nguyen l’été dernier dans la Cité des Papes, a décroché de nouvelles dates de tournée, notamment en Allemagne et en Amérique latine, grâce à ce dispositif.

Pour les pros et les malentendants
Pour l’heure, les lunettes connectées sont donc «réservées» aux programmateurs et directeurs d’institution dans le dessein d’étoffer les tournées internationales. Vidy compte d’ailleurs en acquérir une vingtaine dès la saison prochaine, pour les professionnels étrangers. Vincent Baudriller y voit aussi une opportunité d’ouvrir davantage les portes du théâtre aux malentendants. Une vocation sociale, donc.

Doit-on s’attendre, à plus long terme, à voir ces lunettes essaimer dans les gradins des théâtres, comme les montures 3D dans les salles de cinéma? «C’est envisageable, bien sûr, mais très franchement, dans les cas où l’ensemble du public a besoin d’une traduction, le surtitrage traditionnel fonctionne très bien, commente Ilja Fontaine. Personnellement je viens du théâtre et j’ai du mal à imaginer une salle où tout le monde porterait ces lunettes. Ce serait sans doute un peu déconcertant pour le public, et surtout pour les comédiens.»

Défauts de jeunesse
Le coût des montures, de l’ordre de 1000 euros, a de quoi dissuader les directeurs de théâtre. «La répercussion sur le prix du billet serait importante, estime Ilja Fontaine. Par contre, nous allons mener une expérience en juin à l’Opéra de Paris. Peut-être que dans ce contexte-là, le public serait davantage à même de payer son billet plus cher.» Reste que les lunettes de surtitrage à réalité augmentée ont encore quelques défauts de jeunesse. La société Panthea ne fabrique pas elle-même ses montures mais a conçu le logiciel de surtitrage. «Nous avons choisi les produits Epson, qui nous semblent actuellement les mieux adaptés pour leur qualité de netteté et leur clarté de lecture.» Mais les prouesses technologiques n’ont pas encore résolu la question de la grande diversité des visages humains. Sans oublier les spectateurs myopes tentant tant bien que mal de disposer deux paires de lunettes sur leur nez.

Techniquement, «le logiciel fonctionne parfaitement», se félicite Ilja Fontaine. Quelques petits bugs liés au wi-fi ont parfois perturbé des représentations, notamment en plein air à Avignon. Mais un écueil demeurera: les lunettes connectées s’adaptent mieux à certaines pièces qu’à d’autres, comme le souligne Vincent Baudriller: «Cette technologie est plus compatible avec le spectacle de Marthaler qu’avec celui de Rodrigo Garcia
(ndlr: l’autre «cobaye» lors de Programme Commun), qui multiplie les langages.» (24 heures)

Créé: 26.03.2018, 18h45

«Un mauvais surtitrage peut tuer une pièce»

À première vue, les lunettes connectées ne remplaceront pas de sitôt le surtitrage «traditionnel» des spectacles. Cette pratique, qui connaît un essor exponentiel depuis plusieurs années, est issue du monde de l’opéra, rappelle Myriam Prongué, responsable théâtre chez Pro Helvetia: «Les opéras recourent de longue date aux surtitres, non seulement pour traduire des œuvres en langue étrangère mais aussi pour rendre compréhensible le livret dans sa propre langue.»

Seulement voilà, le surtitrage coûte cher, surtout lorsque l’on sait que les bourses des compagnies indépendantes sont peu garnies. Car il ne s’agit pas uniquement de transposer un texte dans une autre langue. En véritable orfèvre du verbe, le traducteur devra réduire le texte pour le rendre digeste sans en gommer l’essence, mais aussi le découper en séquences que l’opérateur enverra depuis la régie. Il faut donc compter entre 2500 francs et 5000 francs pour un surtitrage. «Un mauvais surtitrage peut tuer une pièce!» souligne Myriam Prongué.

Le soutien de Pro Helvetia est indispensable pour rendre les productions théâtrales accessibles à un large public. Une aide qui tend à augmenter grâce à la mise en place, le 1er janvier dernier, d’un programme de traduction destiné à toutes les disciplines artistiques. «Ces cinq dernières années, nous avons soutenu une quinzaine de traductions de pièces. Cette année, nous avons déjà une vingtaine de projets sur la table.» L’appui financier à la traduction répond néanmoins à certaines règles: «On ne traduit pas dans le vide. Nous n’entrons en matière que si un spectacle a déjà des représentations confirmées à l’étranger ou dans une autre région linguistique, voire s’il y a de fortes chances qu’il puisse partir en tournée internationale.»

Si le surtitrage se répand de plus en plus dans les salles de théâtre, il existe diverses manières de transcrire un spectacle dans une autre langue. «La traduction simultanée avec une oreillette est utile pour des pièces avec une part d’improvisation.» Certains artistes, enfin, se font eux-mêmes interprètes en jouant leurs partitions dans une autre langue. La comédienne et performeuse Pamina de Coulon l’a fait à Programme Commun en présentant son spectacle «Fire of Emotions: The Abyss» en français et en anglais.

Près de 7500 spectateurs en douze jours

Douze jours de festival, quatorze propositions scéniques éclectiques: la 4e édition de Programme Commun a rassemblé 7460 spectateurs curieux de découvrir des univers poétiques, gothiques, magnétiques ou loufoques au Théâtre de Vidy, à l’Arsenic, à Sévelin 36 et à l’espace d’art contemporain Circuit, à Lausanne.

Programme Commun, c’est aussi un vivier d’expressions plurielles attirant grand nombre de professionnels venus du monde entier (131 programmateurs issus de 27 pays différents). À noter qu’un tiers des spectacles proposés provenaient de Suisse romande, un tiers de Suisse alémanique et le dernier de l’étranger.

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