L’Afrique se dévoile sur nos scènes

ThéâtreLes spectacles tissant des liens avec l’Afrique subsaharienne se multiplient. Et s’affranchissent des clichés qui collent à la peau de ce continent truffé de richesses culturelles.

Le spectacle «Nazali Kinshasa» a été mis en scène par le Genevois Michel Faure et interprété par six comédiens congolais.

Le spectacle «Nazali Kinshasa» a été mis en scène par le Genevois Michel Faure et interprété par six comédiens congolais. Image: DR

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«L’Afrique est un grenier de richesses spirituelles et culturelles.» La formule de Saïdou Abatcha, humoriste poète camerounais naturalisé Français, résume la luxuriance de formes scéniques et littéraires, de savoir-faire multiples que les artistes du vaste continent africain ont à offrir à la scène théâtrale européenne.

Peu à peu, des liens se tissent. Rien que le mois prochain, les deux théâtres «jeune public» de Lausanne inviteront les contrées subsahariennes sur leurs planches: au Petit Théâtre, des comédiens béninois et suisses revisiteront La farce de Maître Pathelin ; au Théâtre de Marionnettes, La fortune de Jeanne , conte musical créé par la Cie de l’Aurore (F), dévoilera l’art du maître togolais Kanlanfeï Danaye, artisan de personnages formés de calebasses, de bois et de détritus.

Sortir des stéréotypes

Ce grenier métaphorique renferme des légendes extraordinaires, des histoires, des peuples et des langues multiples. Une matière infinie d’explorations, de réinterprétations, de variations possibles. Pas question pour autant de figer le continent dans ses coutumes ancestrales et ses clichés postcolonialistes. «Il faut sortir des stéréotypes, comme le fait par exemple Marielle Pinsard (lire ci-contre), insiste Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. Dans On va tout dallasser Pamela, elle pointe la complexité, nous explique qu’il faut regarder les choses autrement.»

À Vidy justement, le binôme allemand Gintersdorfer/Klassen braquera notre regard sur une autre Afrique, moderne, frémissante, celle du coupé-décalé, danse bling-bling créée en résistance à la crise en Côte d’Ivoire puis introduite par la diaspora ivoirienne dans les boîtes parisiennes branchouilles (La Jet Set, du 18 au 21 avril).

Révéler l’Afrique par la légèreté, le rire. «On parle toujours de guerre, de maladie, de famine. Mais ce n’est pas un continent de catastrophes. C’est le berceau de l’humanité, et en ce sens il a son mot à dire dans le concert des nations», revendique Saïdou Abatcha, qui servira son Cocktail d’humour en mars à l’Espace culturel des Terreaux. «Les Africains rient beaucoup de leur propre misère», nuance le metteur en scène genevois Michel Faure, rencontré au début du mois à l’Echandole, à Yverdon. Il y présentait Nazali Kinshasa («Je suis Kinshasa»), spectacle farci d’autodérision où six comédiens congolais dépeignaient l’art de la débrouille des Kinois non sans rappeler les traumatismes, les viols, les déplacements de populations.

S’amuser, enfin, de nos différences culturelles. La Vaudoise Anne Compagnon en a fait l’expérience ce mois-ci avec La légende baoulé, texte de Michel Beretti monté avec la complicité de deux comédiens ivoiriens: «Parfois, on ne comprenait pas nos expressions respectives. On a joué avec ça. On a vraiment vécu la francophonie!»

Tracas administratifs et financiers

Malgré cet engouement, la présence africaine reste timide sur nos scènes. La faute, en premier lieu, à des tracas administratifs et financiers: «Il est compliqué de faire venir des artistes africains en Europe, du fait de la baisse des budgets culturels et de la complexification des démarches, notamment pour les visas», explique François Dubois, qui animera bientôt ses marionnettes à fils togolaises à Lausanne. Frilosité des programmateurs, aussi? Michel Faure en est convaincu. «On me reproche de faire du théâtre ethnographique, qui n’intéresse que le public de là-bas.»

D’autres, au contraire, dénotent une réelle curiosité: « La fortune de Jeanne est le spectacle de notre compagnie qui a le plus tourné depuis sa création», rapporte François Dubois. À Vidy, Vincent Baudriller se fait ambassadeur de la scène africaine. «Ça me passionne. Il y a une énergie, un rapport au monde, quelque chose de très puissant qui émerge dans les nouvelles générations. Les jeunes artistes n’essaient pas de reproduire ce qui se fait en Europe, mais créent un langage à eux.» (24 heures)

Créé: 30.11.2017, 10h38

«La légende baoulé», qui raconte l’origine du peuple baoulé (Côte d’Ivoire), a été jouée ce mois à la Maison de Quartier
de Chailly. (Image: NATHBERTHOD)

«La farce de Maître Pathelin», transposée sur le continent africain. (Image: DR)

«Le rapport des Africains aux objets m’a fascinée»

La dramaturge vaudoise Marielle Pinsard a créé deux spectacles en lien avec l’Afrique: En quoi faisons-nous compagnie avec le Menhir dans les landes ? (2014) et On va tout dallasser Pamela (2016).


Qu’est-ce que l’Afrique peut selon vous apporter au public occidental?


Il y a cette utilisation de codes de tous les jours, comme ceux de la coiffure, des tissus wax. Le public se rend compte que, chez nous, on a beaucoup perdu dans les rapports hommes-femmes. Nous n’avons pas beaucoup d’imagination quand on veut séduire quelqu’un. On utilise Internet mais on ne sait plus interpeller quelqu’un ludiquement. Il y a aussi le mystique pur qui est très important. Le public sent des choses. C’est une façon de faire sans dire, mais avec des images assez authentiques. Et, évidemment, la danse est fondamentale sur tout le continent. La danse, c’est une langue, des langues.


En quoi ce continent a-t-il enrichi votre travail, votre écriture?

Je dirais que depuis En quoi…, mes spectacles sont beaucoup plus physiques. Ce n’est pas uniquement la tête qui parle, c’est descendu fortement dans les corps. Les comédiens sont souvent épuisés à la fin des spectacles. Et puis j’ai appris un ou deux codes qui m’ont amené du concret sur la longueur. Le rapport des Africains aux objets m’a fascinée, leur culte, leur respect des objets très souvent considérés comme des personnes m’a enrichie.


Quelle image de l’Afrique souhaitez-vous véhiculer?


Je laisse toujours le public se faire son idée, ses images, ses impressions. Je n’aime pas cette didactique qui est de dire aux gens ce qu’il faut absolument voir ou comprendre. En plus, en ce qui concerne ces deux spectacles, chaque fois que je retourne en Côte d’Ivoire ou au Bénin, j’ai l’impression que je ne comprends rien à rien. C’est la claque tout le temps.

Spectacles à venir

La farce de Maître Pathelin

Lausanne, Petit Théâtre

Du 6 au 31 déc.
www.lepetittheatre.ch
La fortune de Jeanne

Lausanne, Th. de Marionnettes

Sa 9 déc. (17 h), di 10 (11 h et 15 h),
me 13 (15 h)
www.marionnettes-lausanne.ch
Saïdou Abatcha

Lausanne, Les Terreaux

Je 1er mars (19 h), di 4 (17 h)
www.terreaux.org
La jet set

Lausanne, Théâtre de Vidy

Me 18 avr., je 19, ve 20 et sa 21 (20 h)
www.vidy.ch

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