Agatha Christie en planche de salut

ThéâtreClaude-Inga Barbey et Doris Ittig invoquent la rédemption par l’art avec leur nouvelle pièce à Vevey. Interview.

Les complices Doris Ittig et Claude-Inga Barbey accrochent un deuxième panneau à «Femme sauvée par un tableau». Cette fois, c’est Agatha Christie qui a la solution à leurs problèmes. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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L’une de leurs pièces avait été conçue pour se jouer dans un musée. Après Femme sauvée par un tableau, leur nouvelle production, Agatha Christie, Christmas Pudding, était destinée à une bibliothèque. Réunies en diptyque sur la scène du Théâtre Saint-Gervais de Genève, les deux pièces se préoccupent toutes deux de l’art comme rédemption. Seule la seconde s’invite en décembre à la Grenette de Vevey. Claude-Inga Barbey et Doris Ittig poursuivent leur aventure commune en conjuguant leurs talents, un modus operandi qui leur convient à merveille. Rencontre avec ces sœurs de cœur, d’une complicité à toute épreuve.

Ce sont les commandes qui vous dictent une telle productivité?

Claude-Inga Barbey: Il nous faut surtout gagner nos vies! Et on ne nous engage pas tant que cela ailleurs. Il y a bien sûr aussi le désir artistique – j’ai toujours un projet en réserve qui attend.

Doris Ittig: Les deux pièces répondent à notre envie de sortir du théâtre. De quitter le plateau pour le musée ou la bibliothèque. Agatha Christie a d’ailleurs donné un résultat très excitant à la Bibliothèque de Meyrin. Nous revoici aujourd’hui sur scène avec des textes qui n’étaient pas prévus pour. À chaque fois, on s’adapte en fonction du dispositif.

De quoi s’agit-il, dans ce second volet du diptyque tel que vous le présentez à Saint-Gervais?

C.-I.B.: J’ai toujours eu un truc avec l’Angleterre, et j’avais envie de renouer avec l’Agatha Christie qui a marqué mon enfance. Dans les deux courtes pièces, nous adoptons le même principe de résilience: la Louise qui s’était introduite au musée entre un an plus tard dans une bibliothèque. Le fantôme d’Agatha Christie lui apparaît. Et dissipe rien que pour elle le mystère de sa disparition de douze jours, à la fin de 1926, qui a fait couler tellement d’encre. J’y suis allée de ma propre hypothèse, en faisant d’Agatha une folle.

D.I.: Au départ, nous avions prévu un monologue, mais nous n’aimons ni l’une ni l’autre jouer seule. Alors j’accompagne Claude-Inga, qui, dans le rôle de la romancière, dicte son polar posthume à l’usagère de la bibliothèque que je suis. Personnellement, je trouve les romans d’Agatha Christie désuets et adolescents. Du coup, on a deux points de vue. Au final, c’est moins Agatha qui sauve la peau de mon personnage que la littérature.

Vos voix respectives d’experte et de naïve qu’on a connues dans «Femme sauvée…» y sont-elles conservées?

C.-I.B.: La partition est respectée au sein du couple que forment la représentante du petit peuple et celle de l’élite. Mais dans l’énergie de jeu, on équilibre entre les deux pièces. Doris fait le clown Auguste au musée, moi à la bibliothèque.

D.I.: On ne change pas une équipe qui gagne! C’est ce que les gens veulent, et il se trouve que ça correspond à nos extractions. Notre complicité nous aide beaucoup pour former ce duo: on devine toujours à l’avance les conneries qui vont sortir de la bouche de l’autre.

Dans la vie, votre petite-fille commune vous voit-elle ainsi?

C.-I.B.: Notre petite-fille est une femme du peuple, elle est du côté de Doris. Physiquement, elle est son clone. Mais elle est gauchère comme moi!

Avant l’entracte, vos protagonistes se réparent grâce à la peinture. Après, grâce à la littérature. Le salut vient-il forcément de l’art?

C.-I.B.: Il existe trois façons de s’en sortir: se mettre en colère contre autrui, se détruire soi-même et prendre de la hauteur – par la foi, l’art, l’humour, l’amitié, toutes sortes de choses. Nous défendons la voie culturelle parce que nous faisons du théâtre.

D.I.: J’aime l’idée que l’art puisse consoler. Face à une œuvre, on se dit «moi aussi». Lors des représentations de Femme sauvée, les spectateurs choisissent tantôt le camp de la maîtresse, tantôt celui de la femme trompée. Nous voulions montrer que la souffrance est la même de part et d’autre. Il n’y a ni méchanceté ni véritablement culpabilité. Chacun gagne en même temps qu’il perd.

Trahison et la jalousie: deux composantes essentielles de la vie d’une femme?

C.-I.B.: Non, je connais des femmes qui n’ont aucun problème de couple. Comme Doris par exemple, qui est heureuse en ménage! Pour moi, c’est moins bien tombé. Mais je n’écris pas que là-dessus. D’ailleurs, ma prochaine pièce parlera du contraire.

Vevey, Théâtre de Poche de la Grenette «Agatha Christie, Christmas Pudding» Du me 6 au di 10 décembre (20 h; di 17 h) Rens.: 021 921 60 37 www.theatregrenette.ch

Créé: 29.11.2017, 17h12

Une tranche de pudding pour chacune

Aux toiles de Félix Valloton suspendues en fond de scène avant l’entracte se substitue une bibliothèque. Tandis que Louise y cherche des ouvrages de bien-être, le meuble se met à cracher des volumes d’Agatha Christie. La «Queen of Crime» apparaîtra même en personne à l’usagère béotienne, aussitôt le dos de la bibliothécaire tourné. Afin de lui dicter le contenu d’un polar posthume relatant sa fugace disparition suite à une infidélité de son mari Archibald. Et de prouver ce faisant à une lectrice de pacotille les pouvoirs insoupçonnés de la littérature.

«Le texte, c’est Barbey qui s’y colle», nous rappelle Ittig en entretien. Quant au jeu, elles s’en chargent ensemble: Claude-Inga en mandarin, Doris en philistin. Chacune dans son registre, elles excellent. La première, surtout quand, affublée de son tailleur et de sa perruque blonde, elle mime les manières british de l’exubérante romancière; la seconde, en particulier quand elle joue la profane dans Femme sauvée par un tableau (lire notre critique du 18 mai). Si les deux volets du diptyque servent alternativement les deux comédiennes, l’écriture du panneau initial l’emporte quant à lui sur son puîné.

Genève, Saint-Gervais, jusqu’au 2 déc.

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