L’alpiniste a succombé au vertige du théâtre

PortraitComédien, écrivain et metteur en scène, Philippe Soltermann se rit des étiquettes et parle avec la même aisance de boulevard et de Schopenhauer.

«Je monte sur scène comme sur un ring. C’est un challenge physique, un engagement personnel, une confrontation à ses limites. Il y a quelque chose de l’ordre de la préparation sportive.» Philippe Soltermann

«Je monte sur scène comme sur un ring. C’est un challenge physique, un engagement personnel, une confrontation à ses limites. Il y a quelque chose de l’ordre de la préparation sportive.» Philippe Soltermann Image: VANESSA CARDOSO

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Avant d’entrer en scène, Philippe Soltermann noue soigneusement les lacets de ses chaussures. Réminiscence de l’adolescent se rêvant guide de haute montagne. «Je m’assure qu’elles sont bien attachées, c’est quelque chose qui m’est resté de mes années d’alpinisme. Cette intensité du moment, cette nécessité d’être vif à tout, et de se lancer. D’aller presque au combat.» Gravir les cimes ou grimper sur les planches procure cette même sensation de vertige. Peur et frénésie enchevêtrées. «Je monte sur scène comme sur un ring. C’est un challenge physique, un engagement personnel, une confrontation à ses limites. Il y a quelque chose de l’ordre de la préparation sportive.»

Le 18 octobre, le comédien de 44 ans nouera ses lacets à la Ferme des Tilleuls, à Renens, à l’heure d’offrir une lecture musicale d’un texte composé cet été, «Les amoureux, c’est vulgaire», en duo intimiste avec la musicienne valaisanne Sandor. Mais avant, c’est dans le rôle du coach qu’il donnera la niaque aux trois interprètes de son nouveau spectacle, «La joie des autres», à l’affiche du CPO d’Ouchy de jeudi à dimanche. Metteur en scène, comédien, écrivain; boulevard, monologue ou opéra: le Lausannois n’est pas du genre à se laisser coller une étiquette sur le front.

«Les dogmatiques me font chier! Finalement, le théâtre, c’est être avec des gens sur un plateau, chercher des émotions ensemble et les faire vivre. Après, on peut le faire de différentes manières: légère, introspective, contemporaine…» Il l’a prouvé la saison dernière en variant les plaisirs avec la même appétence. Un boulevard des plus frivoles, «Un ticket pour deux», au TMR à Montreux, une ode au chanteur Hubert-Félix Thiéfaine, «J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43», créée au Théâtre Benno Besson, à Yverdon, puis un opéra classique, «Les noces de Figaro», célébré le mois dernier au Crochetan, à Monthey, en binôme avec Lorenzo Malaguerra.

D’où lui est venu ce feu pour les planches, lui qui se dit volontiers «boulimique de travail»? Faut-il gratter dans son enfance? Chou blanc. «Je ne viens pas d’une famille baignée dans la culture.» Une révélation qui l’aurait scotché dans son fauteuil, un soir, face à un Molière ou un Shakespeare? Guère mieux.

La scène et ses sortilèges sont entrés dans sa tête par la petite porte. Il raconte: «J’ai travaillé comme éducateur spécialisé avec des adultes autistes. J’organisais des sorties, et puis un jour j’ai imaginé un atelier de théâtre avec eux.» La petite graine est plantée. Peu à peu, ses rêves de varappe de haut niveau s’évaporent dans la brume. Il remise définitivement ses cordes: au théâtre, le mot porte la poisse, malheur à qui ose le prononcer sur scène!

Des montagnes suisses au Plat Pays

Décidément, Philippe Soltermann s’amuse à jongler avec les contrastes. En 1999, il quitte la Suisse et ses montagnes pour le Plat Pays. Il s’inscrit à l’École internationale de théâtre LASSAAD, basée sur la pédagogie de Jacques Lecoq. Il y rencontre celle qui deviendra sa femme. Leur diplôme en poche, en 2001, ils partent s’installer à Lille et montent leur premier spectacle, «Je m’adapte». Un soliloque percutant. Lui au plateau, elle à la mise en scène. L’année 2004 sera marquée par deux naissances. L’une, intime, celle de leur premier enfant, Léonard. L’autre, artistique, celle de la Compagnie ad-apte. Ils posent leurs valises à Lausanne et se lancent dans une belle épopée théâtrale. Jusqu’à la séparation.

Le regard soudain timide, la voix calme, il confie: «Les amours? C’est en chemin. C’est dans le domaine du possible. Je commence à accepter l’idée d’aller bien…» Puis lance une boutade: «Vous voulez des noms, c’est ça?» lâche-t-il en riant. Nul besoin d’être psychanalyste pour deviner qu’il planque sa timidité derrière ses tours de boute-en-train.

Avec son visage rond et rieur, Philippe Soltermann a la vanne facile. On l’interroge sur ses loisirs, il répond du tac au tac: «Quand mon genou sera réparé et que j’aurai fini de payer le chalet à Verbier de mon chirurgien, alors ça me plairait bien de refaire du vélo.» Mais encore? «Mes enfants. Enfin, oups, c’est pas un loisir! Mais je passe beaucoup de temps avec eux ( ndlr: le second, Victor, est né en 2010 ). Ils sont ma plus grande source de bonheur.»

À force de l’entendre badiner, on en oublierait presque que Philippe Soltermann est un type sérieux – les contrastes, encore. «Je lis pas mal de philosophie en amont de mes spectacles, pour me documenter.» Sa figure totémique? Schopenhauer, chantre du pessimisme. «J’aime passer par le cynisme absolu pour aboutir à autre chose.» Pour lui, l’écriture est un acte réfléchi, de longue haleine, toujours en mouvement: ses textes évoluent au gré des répétitions et des représentations. On retrouve dans l’écrivain son âme d’alpiniste arpentant les sommets en athlète solitaire. «Pendant ces années, je me suis beaucoup raconté d’histoires, perdu dans mes pensées. C’étaient mes errances.»

Parmi les histoires qui l’habitent, celle d’Œdipe résonne comme un leitmotiv. «C’est l’homme face à son destin, c’est l’un des plus beaux personnages de théâtre. Ça fait des années que je cherche la bonne traduction de la tragédie de Sophocle.» Il l’a trouvée, enfin. Le spectacle est déjà en gestation pour l’an prochain. L’œil de Philippe Soltermann brille. Il trépigne. «Œdipe, il est bonnard.»

Créé: 01.10.2018, 09h53

Bio

1974

Le 23 octobre, naissance à Lausanne.

1997

Renonce à faire de l’alpinisme son métier et décide de se lancer dans le théâtre.

2001

Diplôme à LASSAAD, école internationale de théâtre, à Bruxelles, basée sur la pédagogie de Jacques Lecoq. Il fait la rencontre de sa future femme. La même année, ils partent s’installer à Lille.

2002

Monte son premier spectacle, «Je m’adapte», monologue dont il écrit le texte.

2004

Le 17 août, naissance de son premier enfant, Léonard. La même année, création de la Compagnie ad-apte.

2010

Le 1er juillet, naissance de Victor.

2017

Création de la compagnie Les Productions de la misère.

2018

Création du spectacle «J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43», ode au chanteur Hubert-Félix Thiéfaine, et du seul-en-scène «La joie des autres», au CPO d’Ouchy (du 4 au 7 octobre).

2019

Spectacle autour de la figure d’Œdipe.

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