Antonio Troilo a changé de vie en découvrant Charlie Chaplin

PortraitLe comédien veveysan sait aussi bien émouvoir que faire hurler de rire. Il le confirme à Dorigny.

Image: CHANTAL DERVEY

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans le bus, on l’observe, on sait qu’on le connaît, qu’on l’a déjà vu quelque part, mais où? La discrétion, Antonio Troilo la cultive parfois à l’excès. Ses nombreux passages à la RTS – les émissions «Mise au point» et «120minutes» – ont laissé des traces d’éclats de rire dans les mémoires des téléspectateurs mais son nom, lui, reste inconnu du plus grand nombre. «Les gens qui m’ont reconnu ne peuvent pas m’interpeller, et ils m’observent fixement. Comme ce contrôleur qui a fait monter mon adrénaline de plusieurs crans alors que j’étais tout à fait en règle. J’oublie que je peux avoir une certaine notoriété», se souvient-il avec une humilité non feinte. Au théâtre aussi, ses apparitions marquent les esprits par son charisme et le naturel subtil de son jeu. Comme dans le récent spectacle «Petits matins» où la tendresse d’un homme pour sa femme se devinait par son regard et la délicatesse de ses gestes.

«C’est l’un des meilleurs acteurs de Suisse romande», selon son ami, l’humoriste et comédien Vincent Kucholl qui le connaît depuis plus de vingt ans et avec qui il partage des racines communes dans le Nord vaudois. «Son exubérance cache une vraie pudeur et une modestie non simulée. Au-delà de ses qualités humaines, il a celle de ne pas être un intello, mais d’avoir une belle intelligence politique et sociale.»

«Ce qui m’intéresse aussi, c’est le décalage, la distorsion des choses. Cela favorise l’imaginaire»

Monteur électricien jusqu’à l’âge de 30 ans, Antonio Troilo a radicalement changé de vie en s’abandonnant totalement à sa passion primitive pour l’art de la comédie. Un rêve qu’il caressait depuis l’enfance. «Au moment où j’ai dit à mon père que j’allais être comédien, il a appelé ses frères en Italie en leur disant que je devenais fou!» Originaire des Abruzzes, ouvrier dans le bâtiment, son père ne comprenait pas comment son fils unique avait cette âme d’artiste alors que dans la famille personne ne s’intéresse à l’art, ou alors peut-être juste le grand-père qui faisait de l’accordéon.

Son incompréhension et son intransigeance ont freiné Antonio dans son désir de théâtre tant il craignait de déclencher la colère paternelle. Et si, comme son aïeul, il aime la musique, il attendra sa première paie d’apprenti pour acheter un petit synthétiseur. «Mon père, qui ne comprenait pas «l’utilité» de l’art, a pourtant contribué à ce que je suis maintenant. C’est lui qui m’a emmené aux soirées des enfants de la FOBB – ancien syndicat du bois et du bâtiment – où j’ai découvert les films de Charlot et de Laurel et Hardy qui m’ont donné envie de devenir acteur comique. Un jour, cette envie est devenue plus forte que moi, plus forte que lui. Bien qu’aujourd’hui décédé, mon père est toujours présent dans certaines de mes phrases ou de mes actes. Maintenant, on s’amuse ensemble…»

La comédie, extraordinaire liberté

L’homme évoque pudiquement sa mère, décédée alors qu’il n’avait que 21 ans. Une femme courageuse, dont la maladie des reins a empêché la famille de passer toutes ses vacances d’été en Italie comme beaucoup d’immigrés de l’époque. «Je me suis longtemps posé des questions sur mon identité, mais plus maintenant. Le métier de comédien me permet de toutes les prendre. Une énorme liberté qui est le fond de mon histoire. J’étais extrêmement timide. Je détestais réciter des poésies à l’école. C’était un enfer, dont j’ai pourtant fait mon métier. Un paradoxe qui ne m’abandonne pas totalement. Parfois, sur scène, j’espère soudain que l’on ne me voie pas…»

Comme du sel qui relève la fadeur d’un plat, il sème l’humour et l’ironie dans ses paroles et dans sa vie professionnelle et privée. Sa compagne, la photographe Céline Michel, le confirme: «Je ris énormément avec lui, mais pas seulement. Antonio a une grande écoute où l’amour est toujours sous-jacent. Une délicatesse des sentiments qu’il exprime bien sûr avec moi, mais aussi avec les autres. Nous débattons beaucoup. Il ne s’arrête jamais aux étiquettes et ouvre toujours d’autres perspectives.»

Pascal d’Amato, comédien français, devenu son ami lors de la tournée en France des «Trois sœurs», met lui aussi en exergue la grande capacité d’écoute d’Antonio Troilo, ses qualités d’humain et d’acteur. «Il sait écouter pour mieux répondre. Dans notre métier, c’est essentiel. Il est méticuleux, quasi obsessionnel quand il prépare son texte. Il travaille comme un artisan, un boulanger qui doit minutieusement préparer les ingrédients pour faire du bon pain. Lui travaille pour être bon sur scène.»

Pince-sans-rire, le visage parfois fermé, Antonio Troilo aime prendre du recul, observer pour mieux comprendre. «Ce qui m’intéresse aussi, c’est le décalage, la distorsion des choses. Cela favorise l’imaginaire, et le sens peut prendre différentes formes, comme j’ai essayé de le faire dans ma première création, «C’est passager», où deux personnages mis dans une situation improbable peuvent enfin se poser des questions existentielles.»

Partir de l’ordinaire pour déraper sur l’extraordinaire et donner du sens au présent, le comédien sait le faire à merveille. Son ami de vingt ans, le metteur en scène Matthias Urban, rencontré lors des scènes libres du Caveau de l’Hôtel de Ville à Lausanne, en est convaincu. «Antonio est un grand acteur, extrêmement émouvant, tragique et terriblement drôle. Je me demande parfois pourquoi on ne le voit pas plus sur les scènes romandes, mais en même temps ça m’arrange, parce que j’aime travailler avec lui, comme actuellement pour «Le sexe c’est dégoûtant», et je ne voudrais pas qu’il soit trop occupé ailleurs. Pourvu que ça continue comme ça!»


Lausanne, La Grange de Dorigny. «Le sexe c’est dégoûtant», du 31.1 au 8.2; Morges, Théâtre de Beausobre, 11.2; Yverdon, Théâtre Benno Besson, 13 et 14.2. En mars à Fribourg et à Genève

Créé: 30.01.2020, 09h42

Bio

1968 Naît le 11 novembre à Yverdon-les-Bains. 1974 Découvre Charlie Chaplin et Laurel et Hardy. 1999 Naissance de la troupe Les Ouahs avec Matthias Urban et Vincent Kucholl. 2000 Naissance de la troupe Avracavabrac. 2001 Changement d’orientation professionnelle avec l’entrée à l’École de théâtre Serge Martin à Genève. 2006 Joue dans «Festen», étape clé de sa carrière théâtrale. 2010 Commence à porter des lunettes. 2015 Joue Touzenbach dans «Les trois sœurs». 2019 «C’est passager», première création personnelle qu’il met en scène et où il tient le rôle principal avec Laetitia Delacombaz.

Articles en relation

Quand la poésie met du sel dans nos «Petits Matins»

Théâtre Matthias Urban sonde l’intimité d’un couple dans un joli spectacle oscillant entre réalisme et absurde. Critique. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.