Claude-Inga Barbey tire le diable capitaliste par la queue

ThéâtrePour Noël, «La Damnation de Faustino» envoie les plus beaux parleurs genevois en enfer.

En répétition pour «La Damnation de Faustino»: Séverine Bujard, Claude-Inga Barbey, Rémi Rauzier, Patrick Lapp et Doris Ittig.?

En répétition pour «La Damnation de Faustino»: Séverine Bujard, Claude-Inga Barbey, Rémi Rauzier, Patrick Lapp et Doris Ittig.? Image: GEORGES CABRERA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

D’ici une demi-heure, Claude-Inga Barbey ira rejoindre sa troupe sur le plateau du Théâtre Saint-Gervais, où se répète un genre particulier d’opérette contemporaine, La Damnation de Faustino. Dans le décor vert piscine de l’EMS Myosotis, la plus polyvalente des grandes gueules genevoises – elle porte ici les casquettes d’auteure, metteure en scène et comédienne – donnera ses instructions à un Patrick Lapp en train de se démener avec son costume de Méphisto, queue rouge à l’arrière-train et souliers assortis aux petons.

Sous la direction de la musicienne Hélène Zambelli, les voix rauques de Séverine Bujard et Doris Ittig, le grain plus onctueux de Barbey, le timbre élégant de Rémi Rauzier s’uniront pour entonner Pliez pour la psychomotricité tout en exécutant la choré gériatrique réglée par Yvonne Stälder. Mais pas tout de suite. D’abord, l’artiste nous accorde quelques minutes d’entretien. Histoire de manier le trident…

Votre nouvelle création se déroule dans un EMS. Après la dépression, vous voilà aux prises avec la vieillesse?

Oui, mais ça va bien! Le sujet de ce spectacle me tient à cœur depuis longtemps: l’exploitation de nos angoisses par les compagnies d’assurances. On a eu les concombres, on a eu Ebola, on a le terrorisme, il y a toujours quelque chose pour alimenter nos peurs. Même en dormant, vous risquez de mourir d’apnée du sommeil. Pour que la santé coûte moins cher aux assurances, on a poussé la prévention jusqu’à la surenchère. Or les gens deviennent de plus en plus flippés à cause de ces campagnes, et se rabattent en masse sur les anxiolytiques, les somnifères, les antidépresseurs et les psychothérapies. Donc le système se mord la queue, car les coûts de la santé explosent. J’avais envie de faire un spectacle sur l’idée que le diable est PDG d’une boîte d’assurances basée à Zoug. Sinistra – c’est son nom – a pour mission de foutre la trouille aux gens et, derrière, de leur fourguer une assurance contre la peur. Ça marche du tonnerre de dieu, mais une part de marché lui échappe, celle de l’espérance, restée sur Terre. Méphisto envoie donc un vieil employé, Faustino, la chercher. Il se trouve que l’espérance se cache dans un EMS où vivent trois vieilles femmes, une actrice qui ne veut plus jouer, une danseuse qui ne peut plus danser et une folle qui ne parle plus qu’à ses chaussures. Ensemble, elles réussiront à embobiner Faustino. C’est un combat entre le bien et le mal!

La pièce se réfère à plusieurs mythes anciens: Lucifer, Prométhée, Pandore, Faust… C’est pour la caution culturelle?

Non, c’est parce que j’ai travaillé! Je suis une autodidacte, je n’ai aucune prétention intellectuelle. Mais souvent, quand on ouvre un tiroir, ça amène à en ouvrir un autre, puis un autre, et on s’aperçoit qu’il y a des liens à tisser. Or c’est la seule chose que je sache faire. A un moment donné, si tout s’emboîte, ça veut dire que c’est juste.

La mort comme entreprise capitaliste qui fonde sa stratégie commerciale sur la peur, donc…

Oui, exactement. Personne ne s’imaginait que les peurs prendraient une telle ampleur. A la base, le principe de l’assurance est plutôt sage: il s’agit de se prémunir collectivement contre un même danger. C’est l’idée de la mutuelle. Mais ce que ce principe est devenu à force de privatisation est monstrueux.

Dans ce sens, vous signez là une comédie militante?

Je pense qu’on ne peut faire passer les messages importants qu’en faisant rire. Ma fable sera plus efficace si elle passe par l’émotion avant d’atteindre le cerveau. A travers le divertissement, j’aimerais montrer qu’on est dans un système qui tourne à vide. Et je revendique aussi une certaine nécessité de la peur. Elle joue un rôle positif en amour, dans la création, contrairement à l’angoisse, qui, elle, est négative. Si on se promène dans la savane avec un fusil, c’est par peur des lions. Si on va au supermarché avec un fusil, c’est qu’on est angoissé.

Est-il impossible d’appréhender la mort avec sérénité?

Personnellement, je n’ai pas peur de mourir. Ça m’est égal. J’ai accouché quatre fois et fait 200 premières. J’ai donc eu très mal et très peur. Ça ne peut pas être pire!

Après «Laverie Paradis» et cette «Damnation de Faustino», vous seriez en train d’envisager le troisième volet d’un triptyque?

Oui. Grâce à Philippe Macasdar (ndlr: directeur de Saint-Gervais), qui m’a poussée à enchaîner sur Laverie Paradis et qui coproduit La damnation, je me suis engagée à créer une troisième partie. Mais cette fois, j’aimerais travailler avec des jeunes, pour changer. Et je voudrais qu’on soit nombreux sur scène, avec plein de musique et de danse. Encore plus qu’ici. Mon rêve serait de réaliser un spectacle de Noël tout public. Si je pouvais monter une comédie musicale genre Starmania, je serais aux anges. Que la trilogie se conclue dans la joie!

Ce spectacle vous réunit avec votre fidèle consœur Doris Ittig, mais aussi, parmi d’autres, avec Patrick Lapp. Pour prolonger vos retrouvailles lors de la reprise récente de «Noces de Carton»?

Non, c’est parce qu’il est Méphisto. En plus de n’avoir aucune empathie, Patrick défend un style de théâtre auquel je voulais répondre! Face à son Grand-Guignol cinglé, j’avais envie de défendre un théâtre poétique, plus naïf. Opposer ces deux formes, c’est vraiment de l’enculage de mouches. L’équilibre à trouver est très précaire. Il faut toujours veiller à ce que Lapp ne déteigne pas sur le reste de la distribution. Comme il fait beaucoup rire, chacun peut être tenté de le suivre, et il faut résister. Résister au diable!

«La Damnation de Faustino» mêle aussi chant et danse?

Oui, c’est du music-hall: quatre numéros de danse, et du chant, sur des musiques originales. Comme on est tous vieux, c’est pathétique. On a mal aux genoux, aux épaules, il faut se trémousser en rythme et, soyons réalistes, on n’a plus l’âge!

Face à la peur du terrorisme, quelle solution?

Je suis très empruntée. Mon chagrin est individuel par rapport aux victimes des récents attentats. Je n’ai pas la liberté d’agir politiquement. Mais je pense que le mal est à prendre à la racine, en éduquant les gosses. La meilleure réponse au terrorisme est à chercher dans ce qui mobilise la fonction publique à revendiquer des moyens pour éduquer.

Vous vous y voyez, vous, dans un EMS?

Je me suis toujours dit que je crèverais assez jeune. Mais si je dure, oui. J’ai perdu beaucoup de choses, dans ma vie: maintenant, je pourrais reconstruire mon monde n’importe où. Il est dans ma tête. Je trouverai toujours le moyen d’avoir des idées, de faire des liens. Autosuffisante, je peux aller n’importe où.

La Damnation de Faustino Théâtre Saint-Gervais, du 1 au 19 déc., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

Créé: 26.11.2015, 19h04

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.