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ScèneDes clowns inquiétants se bousculent à Vidy

La première du «Eins Zwei Drei» se joue mardi à Lausanne. Interview du metteur en scène zurichois Martin Zimmermann.

Dans «Eins Zwei Drei» de Martin Zimmermann, un trio de clowns barrés (Romeu Runa, Tarek Halaby, Dimitri Jourde) évoluent au rythme de la musique du pianiste Colin Vallon.
Dans «Eins Zwei Drei» de Martin Zimmermann, un trio de clowns barrés (Romeu Runa, Tarek Halaby, Dimitri Jourde) évoluent au rythme de la musique du pianiste Colin Vallon.
AUGUSTIN REBETEZ

Un décor en noir et blanc aux lignes entrecroisées, trois personnages intrigants au burlesque profilé, des ballets saugrenus, oscillant entre grâce et grincement, soutenus en live par la verve rythmique du pianiste Colin Vallon. Glisser un œil dans seulement deux saynètes des dernières répétitions orchestrées par Martin Zimmermann donne furieusement envie d’en voir plus tant son «Eins Zwei Drei» enchevêtre avec inventivité la figure traditionnelle du clown et des considérations plus contemporaines, liées formellement à la chorégraphie et aux arts plastiques, mais posant des questions aussi cuisantes que: comment rester soi-même au contact des autres?

Interview du concepteur et metteur en scène zurichois, lui-même clown dans son solo «Hallo» créé en 2014, qui trace toujours de fulgurantes lignes scéniques depuis que sa collaboration avec Dimitri de Perrot a cessé. Un créateur épris de burlesque mais qui ne transige pas sur le sens.

Pourquoi cette réactivation de la figure du clown et de ses différentes déclinaisons?

Le clown n’a pas besoin de revenir car il est là et il a toujours été là. Et les relations entre clowns n’ont pas changé car celles des êtres humains n’ont pas changé. D’un point de vue personnel, j’ai mis du temps alors qu’il s’agit de l’un de mes deux métiers. J’ai d’abord fait un apprentissage de décorateur pour développer mon côté très visuel, puis je suis devenu artiste de cirque, me spécialisant dans le clown. Mais j’ai attendu, c’était trop intime. Le théâtre contemporain, la danse, m’ont ouvert à toutes sortes de choses. Ce n’est que pour «Hallo» que je l’ai utilisé pour la première fois, peut-être parce que j’avais pris goût à toutes les attentes qu’ont les gens autour de la figure du clown. La plus folle, la plus pleine de liberté et d’angoisse. Il représente tout, ce n’est pas un acteur: sa silhouette raconte déjà une histoire.

Justement, «Eins Zwei Drei» joue des trois archétypes du clown?

Il y a le clown blanc. C’est la bourgeoisie, la personne qui sait tout. Ici, c’est un directeur de musée, un curateur, qui croit parfois, comme souvent, qu’il est lui-même un artiste. Le deuxième, l’auguste, ce serait plutôt le technicien. Il dépend du premier, mais l’inverse est tout aussi vrai. Le troisième est le contre-pitre: le fou, l’enfant, l’animal aussi. Par son génie surréaliste, il détourne, dérange et casse la relation des deux premiers, qui se transforme dès lors en triangle infernal où l’on ne sait plus qui est qui.

Le contre-pitre, c’est l’artiste?

Oui, on l’adore mais, en deux minutes il peut finir à la poubelle. Les directeurs s’en servent pour se donner de l’importance, mais ils peuvent en changer à tout moment. Je parle de ça mais aussi de la folie de la vie et du pouvoir entre les gens. Chacun de mes interprètes est une Rolls-Royce, sans oublier Colin Vallon qui a composé et joue en live, ce qui permet des lectures différentes, plus proches ou plus lointaines.

Vous avez choisi le musée, mais une autre institution culturelle aurait pu faire l’affaire?

Oui. Toujours est-il qu’il y a deux ans j’ai donné une performance à la Fondation Beyeler de Bâle à l’occasion de l’exposition Calder & Fischli/Weiss. Je me suis demandé que faire dans cette institution. J’ai rencontré tout le monde. Le directeur, la curatrice, les femmes de ménage, les gardiens… J’ai plus souvent mangé avec ceux qui nettoyaient les toilettes qu’avec les responsables de l’expo. Comme un petit enfant, j’ai découvert un lieu traversé par d’innombrables règles absurdes, au protocole hyperstrict, à l’opposé de ce que l’on peut imaginer d’un lieu culturel. Il n’y avait que des règles, pas de libertés. Le nettoyage des œuvres de Calder était clownesque: il réclamait des équipes et des outils spéciaux! Il était interdit d’avoir un crayon sur soi. Normal, car ces règles protègent l’argent.

Le clown a été votre réponse à cet univers de contraintes?

J’ai tout de suite pensé au clown dans cette société où il y a de plus en plus de règles et de moins en moins de vie, de liberté, d’expression de soi. Ou alors cela passe par Instagram et Facebook, des apparences qui ne reposent sur rien. Regardez, par peur de se blesser, on met des casques à tout le monde aujourd’hui et des gilets fluo à des enfants à peine nés. Mais ce monde réglementé va s’effondrer car on ne peut pas rester toujours aussi coincé. Et là, cela va devenir drôle!

Vous prédisez un nouveau Mai 68?

Je n’en sais rien, mais il serait temps de vouloir plus de vie quitte à posséder moins de choses et à se fermer quelques possibilités. Il y aurait peut-être plus d’échanges verbaux.

Vos clowns ne parlent pas beaucoup, eux non plus?

Un peu, mais c’est comme une chanson. Ils parlent pour ne rien dire, pour utiliser leur voix. J’aime les personnages de clowns très physiques, comme Charlie Rivel ou Grock. Mais ils n’existent plus. Ils ont laissé la place au stand-up et son micro à la con, ses blagues plates formatées pour la TV et que l’on oublie dès le lendemain. Le clown, c’est le punk d’aujourd’hui. Il est crade et critique, mais aussi gentil et beau, souple et polyvalent. Et n’oubliez pas, nous sommes tous des clowns. Vous aussi, qui faites le clown blanc en cherchant à intellectualiser mes propos.

Y a-t-il une évolution du clown?

Le clown n’évolue pas. Tout comme l’homme. On est ce qu’on est et on le restera. Je tiens pour absurde cette croyance de l’homme en son évolution. Soyez vous-mêmes, restez vous-mêmes!

Vous n’êtes donc pas trop «développement personnel»?

Non. L’enfant évolue un certain temps. Ensuite nous sommes très construits. Il y a des gens pour croire qu’ils se transforment en changeant d’habits. Pour moi, la beauté de la vie, ce n’est pas tant d’évoluer que de savoir qui l’on est.

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