L’emploi a une sale gueule

CritiqueAvec sa dernière création, une pièce engagée sur le burn-out, Evelyne Knecht tire le portrait du marché du travail. Critique.

Les comédiens Philippe Castellano, Marco Calamandrei, Caroline Althaus, Zoé Blanc Scuderi incarnent, aux côtés du musicien Jean-Pascal Cottier, les quatre témoins qui racontent leur burn-out dans la «Gueule de l’emploi». Image: MERCEDES RIEDY

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Emparez-vous d’une thématique, sociale de préférence. Sélectionnez avec précision et directement sur le terrain vos ingrédients, en vous mettant à l’écoute des concernés, en compulsant ce qu’en disent la presse ou les scientifiques. Agrémentez d’un sens développé du plateau, du plaisir communicatif de comédiens investis pour défendre le projet et de petites doses d’humour pour dégoupiller, quand il le faut, le sérieux du sujet. Cela donne La gueule de l’emploi.

La création originale d’Evelyne Knecht est à voir depuis mardi au Pulloff. Le spectacle engagé – et, osons-le, salutaire – survole en nonante-cinq minutes la problématique sensible du burn-out et réussit, au passage, à réaliser un état des lieux du marché du travail. Le spectacle tire ainsi le portrait élargi d’une société broyée par un système économique qui, entre «stratégies» et «objectifs», «emprunte son vocabulaire aux militaires».

En Suisse, 60% de la population active souffre du stress sur son lieu de travail. Dans vingt ans, selon les thèses les plus alarmistes, les robots auront poussé 80% des travailleurs sur les bas-côtés. Les chiffres sont inquiétants. Le constat ne peut qu’être amer. Ces réalités pèsent, surtout, sur les quatre témoignages, inspirés du réel, qui traversent d’un bout à l’autre La gueule de l’emploi.

Côte à côte, un facteur, une journaliste, une fonctionnaire et un chef d’équipe tracent les lignes de faille au-delà desquelles basculent inévitablement les victimes d’un burn-out: des employés toujours «consciencieux et engagés dans leur tâche» mais ballottés sans égard au gré des restructurations, des individus solides qui, d’un coup, doivent composer avec des insomnies jusqu’à ce qu’ils perdent pied, «un matin comme un autre», avec leur réalité. Et resteront dans les rangs des exclus tant que durera la lente cicatrisation. «Après, ce n’est pas mieux ou moins bien, c’est juste différent!» confie l’un des personnages, au gré de l’un des nombreux tableaux qui guident et rythment le questionnement de l’artiste.

Ouvrir le débat

Evelyne Knecht défend un théâtre inscrit dans la Cité, autant populaire qu’engagé. Chez elle, la prise de parole oscille entre lucidité du propos et «ludicité» de la forme. Sur scène, on matraque des statistiques en chœur, on chante les remèdes inventés par l’industrie pharmaceutique, on commente ce qui vient de se dire, on mélange volontiers confidences et scènes rejouées. C’est trop souvent illustratif, voire didactique. Cela a pourtant le mérite – et là réside l’important – de rendre théâtral un matériau pesant. Révoltant autant que brûlant.

«Je ne détiens pas la vérité et je me pose surtout des questions, précise la metteuse en scène longtemps assise dans les rangs de la gauche de la gauche au sein du Conseil communal. Mais, personnellement, je suis convaincue qu’il faut arrêter de maltraiter les êtres humains et qu’il est urgent de réfléchir pour trouver des solutions afin de permettre aux gens de subvenir à leurs besoins dans le futur, de trouver un espace où l’on peut s’épanouir, puisque le travail est devenu le lieu de la perte de santé.» A défaut d’esquisser des réponses, son spectacle tire la sonnette d’alarme avec humanité.

Dans sa précédente création, Un métier pas comme les autres, la Lausannoise traitait le thème de la prostitution avec le souci de révéler toute la complexité et l’ambiguïté du sujet. Avec sa Gueule de l’emploi, le parti pris de départ est clairement orienté. Manichéen, tant il oppose systématiquement le «pauvre employé» à sa hiérarchie forcément complice du système. A trop lutter contre un «ordre mondial en marche», l’attaque finit par perdre de sa charge. Reste que ce théâtre documentaire et social, préventif aussi, éveille les consciences. Et nourrit, indubitablement, les échanges d’après-spectacle.


Lausanne, Pulloff Jusqu’au 2 avril, ma, je et sa (19 h), me et ve (20 h), di (18 h). Rés.: 021 311 44 22 www.pulloff.ch

Créé: 23.03.2017, 10h33

Articles en relation

Les éblouissantes visions d’«Amour et Psyché» et d'Omar Porras ne masquent rien

Critique Première création du directeur du Kléber-Méleau en son théâtre, l’œuvre de Molière et Corneille flatte l’œil mais peu l’esprit Plus...

Gardi Hutter se sent plus libre

Scène En tournée romande, la célèbre clown suisse a réactualisé son spectacle «Souris souris!» Plus...

La Truie est (à nouveau) en Marie-Thérèse Porchet

Humour Joseph Gorgoni reprend ces prochains mois «La truie est en moi», avant une probable nouvelle tournée avec Knie. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.