Les femmes, atout virtuose de Programme Commun

ScèneLa 5e édition du festival lausannois propulse les œuvres uppercut de créatrices féminines. Une tendance?

Dans «Una costilla sobre la mesa: Madre», la performeuse espagnole Angélica Liddell s’inspire du rite des <i>empalaos</i> de Valverde de la Vera, région natale de sa mère.

Dans «Una costilla sobre la mesa: Madre», la performeuse espagnole Angélica Liddell s’inspire du rite des empalaos de Valverde de la Vera, région natale de sa mère. Image: SUSANA PAIVA

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Ala lumière du phénomène #metoo, le postulat apparaît comme une évidence. Dans les trois écrins lausannois de Programme Commun – l’Arsenic, le Théâtre de Vidy et Sévelin 36, les femmes, qu’elles soient auteures, comédiennes, performeuses ou metteuses en scène, dégaineront des armes fatales, virtuosité et pugnacité. À croire que la 5e édition du festival, qui se déploiera du 27 mars du 7 avril, surfe sur la vague post-Weinstein.

Dans le sillage du mouvement féminin et féministe, nombre de manifestations culturelles ont braqué leurs projecteurs sur les créatrices, leurs voix, leur esthétique, leur vision du monde. «Ce n’est ni un thème ni une réponse à des quotas, observe Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. Mais des artistes que nous avons invitées pour la force et l’urgence de leurs œuvres et dont nous avions à cœur de partager les créations avec le public. Au-delà, il est en effet réjouissant que cette édition soit marquée par de fortes personnalités artistiques féminines.»

À y regarder de plus près, le festival a dès son origine mis en lumière les œuvres théâtrales, performatives ou chorégraphiques de femmes engagées, audacieuses, inventives. En tête vient bien sûr Angélica Liddell, astre tragique du théâtre-performance, à l’affiche du festival en 2015 déjà. Elle est attendue cette année avec sa nouvelle création, «Una costilla sobre la mesa: Madre» (lire encadré).

Parole militante, corps émancipé

Plurielle et puissante, la parole féminine s’est souvent révélée militante, notamment l’an dernier avec Pamina de Coulon et son «Fire of Emotions: The Abyss». Elle le sera à nouveau avec «Cécile», de Marion Duval, ou «Black off», de Ntando Cele. Quant au corps, il se revendique libre et émancipé. Chez Yasmine Hugonnet, le corps nu est ainsi dénué de toute connotation sexiste. Invitée pour la troisième fois, elle reprendra son «Chro no lo gi cal» créé en novembre dernier. Samira Elagoz questionnera, elle, le corps meurtri par le viol dans «Cock cock… Who’s there?» manifeste de l’épanouissement de la vie sexuelle des femmes.

Au final, sur les vingt-quatre noms inscrits sur l’affiche jaune pâle de cette 5e édition de Programme Commun, dix sont des femmes. Pas encore l’égalité, certes, mais on s’y rapproche.


Créatrices engagées

Angélica Liddell expie la mort de sa mère

Baroque, viscéral, éprouvant souvent, le théâtre d’Angélica Liddell est peuplé de fantômes tourmentés, sanglé de douleur et d’angoisse. Oscillant entre mouvements torturés et élégies d’une intensité rare, l’artiste espagnole, habitée, invoque ses démons intérieurs pour en exhaler la charge poétique. Et de convoquer l’horreur et la haine pour les transformer en acte d’amour par le truchement du geste théâtral. Son art est puissamment évocateur; c’est un art de la compassion, de la parole en lutte contre la souffrance, l’enfermement et la solitude.

Après «Tandy» et «Épître de saint Paul aux Corinthiens», performances déchirantes nées de son «Cycle des résurrections», la «dolorosa» de 53 ans revient hanter le Théâtre de Vidy avec «Una costilla sobre la mesa: Madre» («Une côte sur la table: Mère»), premier chapitre d’un triptyque enfanté dans le deuil de ses parents. Elle puise le matériau de cette prière théâtrale dans le texte éponyme, bouleversant de sincérité et de lyrisme. Il vient d’être fraîchement traduit et publié aux Solitaires Intempestifs.

Elle y écrit: «Je viens de brûler mes parents, un corps puis l’autre à trois mois d’écart. Je ne veux pas me souvenir d’eux vivants. Je veux être accompagnée par leurs corps sans vie, leurs visages comme sculptés dans le marbre tels des masques du Non-sens et de la Déraison, leur repos enfin, ce mystère glaciaire, et l’immense douleur que j’ai ressentie en touchant la chair déjà froide.» Dans ce requiem mystique dédié à sa mère, Angélica Liddell expie la culpabilité qui la dévore, empruntant aux empalaos de Valverde de la Vera les gestes sacrés d’une possible rédemption. Ce rite séculaire de l’Estrémadure, région natale de sa madre tant chérie, entraîne les pénitents sur le chemin de la crucifixion du Christ. Voilés de blanc, ils portent leur fardeau sur leurs épaules dans un silence absolu. Sur la scène de la salle Charles Apothéloz du Théâtre de Vidy, il s’agira pour la performeuse, dans les lamentations, le déchirement de la séparation, de marcher vers le deuil. Lentement et sans bruit: «[…] Maman, j’ai juste essayé de créer la pièce que tu aurais aimé voir. Et des mains, des mains pauvres, ont cousu le linceul que je porterai quand je te verrai au ciel.»

Théâtre de Vidy, du 27 mars au 6 avril

Militantisme et combat écologiste

«Cécile» est un spectacle né d’une rencontre. «Une rencontre qui change la vie», selon Marion Duval. Il y a deux ans, la comédienne et metteure en scène issue de la Manufacture faisait la connaissance de Cécile Laporte, militante écologiste, porte-parole des mouvements squat, ardent soutien des migrants.

L’auteure a accepté de monter sur les planches pour raconter son histoire. «J’ai voulu faire un spectacle sur Cécile Laporte, car la vie c’est mieux que le théâtre», confiait Marion Duval en conférence de presse. Performance-fleuve étalée sur trois heures, «Cécile» se déclinera en une série de tableaux déroulant la vie passionnante et passionnée de l’activiste. «Elle raconte très bien les histoires, donc elle se prête vraiment au jeu sur scène», confie l’artiste.

Au-delà du récit, Marion Duval s’interroge sur l’émergence de ce qu’elle nomme les «figures micro-messianiques» telles que les coaches, gourous, auteurs d’ouvrages de self-help et autres youtubeurs. «Leurs dispositifs reposent sur des techniques et des modes de relation qui doivent beaucoup à l’art dramatique, observe-t-elle dans sa note d’intention. On pourrait postuler que, loin d’avoir perdu de la pertinence et des spectateurs, le théâtre s’est infiltré dans d’autres canaux de communication.» Dans cette réflexion, Cécile Laporte s’inscrit dans son adresse au public par des qualités brutes, l’authenticité et la sincérité.

Arsenic, du 20 au 31 mars

Viol, traumatisme et séduction

Le spectacle s’annonce dur, violent, puissant. Dans «Cock cock… Who’s there?» Samira Elagoz établit un panorama du comportement masculin face à l’entreprise de séduction. À la suite d’un viol et du traumatisme qui en a découlé, l’artiste fino-égyptienne s’est intéressée à des inconnus fréquentant les plateformes de rencontre sur internet. Elle a filmé l’évolution de leurs relations, entre amitié et séduction, tendresse et brutalité, sincérité et mythomanie.

«Ce manifeste revendique le droit à la séduction, l’épanouissement de la vie sexuelle des femmes», commente Patrick de Rham, directeur de l’Arsenic. Née en 1989, la conceptrice de ce spectacle uppercut incorpore des vidéos dans ses performances. «Cock cock… Who’s there?» a remporté plusieurs prix, dont le Total Theatre Awards for Emerging Talent, au Fringe, à Edimbourg.

Arsenic, du 4 au 7 avril

Chorégraphie énergique et hypnotique

Seule en scène, sur un plateau surélevé, Katerina Andreou explore les limites de la combativité. Dans «BSTRD», à l’affiche des Printemps de Sévelin et de Programme Commun, il sera aussi question d’hybridation entre l’autonomie et l’autorité, entre le libre arbitre et le conditionnement.

Vêtue de blanc, la chevelure trempée, la danseuse et chorégraphe grecque installée en France interprète ce solo de 45 minutes. Pour unique partenaire de scène, elle n’a qu’une platine vinyle. À la fois énergique, puissante et hypnotique, cette pièce aux accents house a été créée à Athènes en 2018. «C’est un spectacle qui jette des ponts entre assujettissement et indépendance», s’enthousiasme Philippe Saire, directeur de Sévelin 36.

Pourquoi le titre de «BSTRD» (acronyme composé des consonnes de l’anglais «bastard», soit «bâtard»)? «Cette notion du bâtard m’intéresse, dans sa façon de combiner l’idée d’une impureté identitaire, et le désir, néanmoins, de retrouver une légitimation, l’expression d’un désir d’appartenance, de reconnaissance», expliquait la chorégraphe l’an dernier, dans une interview au magazine online «Danser canal historique».

Ce spectacle est le second solo créé par l’artiste qui, en 2016, a remporté le Prix de chorégraphie Jardin d’Europe, au festival ImPulsTanz, pour sa pièce «A kind of Fierce».

Sévelin 36, 30 et 31 mars

Comédie rock contre le racisme

Rêvant d’un monde où les Blancs pourraient surmonter leur «noir intérieur et extérieur», la diva Bianca White monte sur scène avec son kimono clair, sa perruque blond platine, ses lentilles de contact bleues et son fond de teint de porcelaine. Mais le show sera interrompu par son double indomptable, la punk et Noire Vera Black. Ntando Cele, performeuse sud-africaine installée à Berne, dénonce le racisme ordinaire dans «Black off», comédie rock déjantée. En inversant le «blackface», soit le grimage de Blancs en Noirs, l’artiste se joue des clichés, les maquille avec une ironie mordante. «Cette pièce ressemble à un faux stand-up sur la question du racisme», résume Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. Ntando Cele se produira pour la première fois en Suisse romande.

Théâtre de Vidy, 6 et 7 avril

Créé: 23.03.2019, 18h02

La parole aux directeurs

En cinq ans, Programme Commun s’est hissé au rang des rendez-vous phares de la scène contemporaine. Interview de ses capitaines: Patrick de Rham (Arsenic), Vincent Baudriller (Vidy) et Philippe Saire (Sévelin 36).
Dans quelle mesure le festival a-t-il contribué au rayonnement de votre institution?
P. de R.:
Si Programme Commun offre une très belle visibilité aux artistes, il est très difficile, et probablement mensonger, de vouloir attribuer leur rayonnement à un moment ou un événement précis. Cela dit, la programmation de l’Arsenic pour le festival a notamment présenté des spectacles qui ont eu de jolies retombées, dont les œuvres de Lucinda Childs et de Ruth Childs, du collectif Gremaud/Pavillon/Schick, de Simone Aughterlony et Jen Rosenblit ou de Pamina de Coulon.
V. B.:
Le festival a permis à de nombreux responsables artistiques de théâtres étrangers de venir découvrir la vitalité et l’originalité de la scène suisse. Des artistes comme Thom Luz, Yasmine Hugonnet ou François Gremaud ont gagné en visibilité internationale.
Ph. S.:
Ça a été assez compliqué dès le début car le festival croise les Printemps de Sévelin. On en a discuté. Mais les deux événements se servent l’un l’autre: les Printemps étoffent Programme Commun, et nous profitons de la venue de programmateurs internationaux.

Quel a été votre coup de cœur?
P. de R.:
«Everything fits in the Room», de Simone Aughterlony et Jen Rosenblit, ou «Fire of Emotions - The Abyss», de Pamina de Coulon. C’est une grande fierté de présenter ces artistes qui ont l’ambition de changer notre manière de voir le monde.
V. B.:
Parmi les grandes émotions, je retiens «Les 120 journées de Sodome», de Milo Rau, en 2017, «Put your Heart under your Feet… and Walk!» de Steven Cohen, l’année dernière, ou encore la découverte, pour moi, de Yasmine Hugonnet à Sévelin 36 puis à l’Arsenic.
Ph. S.:
Je dirais «Rule of three», de Jan Martens, l’an dernier.

Comment le festival doit-il évoluer pour ne pas ronronner?
P. de R.:
Son envergure me convient, avec une affluence locale et internationale. Le festival ouvre une excellente vitrine sur les programmes de nos saisons et dépend donc de leur qualité. C’est donc là, dans les moments moins visibles de la création, que se trouvent les enjeux pour développer encore mieux la qualité de la scène suisse.
V. B.:
Même si Programme Commun, après quatre éditions, fait déjà partie des festivals européens qui comptent, il reste encore fragile, notamment au point de vue financier. Il est porté essentiellement par Vidy et l’Arsenic, qui ont aussi à organiser une saison toute l’année.
Ph. S.:
Le seul point que j’aimerais changer tiendrait à condenser la danse sur une des deux semaines, pour mieux cibler les programmateurs. On y a réfléchi mais cela n’a pas été possible pour des questions de calendrier.

A l'affiche du festival

Pas moins de dix-huit spectacles, dont six créations, se partagent l’affiche de cette 5e édition de Programme Commun. Parmi les vedettes émerge le très attendu
«Retour à Reims» (5-7 avr.), brillant essai du sociologue et philosophe français Didier Eribon porté à la scène par Thomas Ostermeier.

Figure majeure du théâtre documentaire, le Soleurois Stephan Kaegi, du collectif Rimini Protokoll, interroge la transformation de la société cubaine dans
«Granma. Les trombones de La Havane»(28-31 mars).

La scène locale sera également à l’honneur avec les truculents Gremaud/Gurtner/Bovay et leur «Pièce» (22-31 mars), Joël Maillard et son«Imposture posthume»(26-31 mars), Grégory Stauffer dans son numéro de clown aux côtés de Johannes Dullin et d’Ariel Garcia dans «The Wide West Show» (28-31 mars), Gilles Furtwängler en mode «Un peu squeeze» (27 mars-7 avr.) ou encore Yasmine Hugonnet et son solo «Chro no lo gi cal» (3-4 avr.).

À noter le retour de Jérôme Bel dans «Rétrospective» (3-7 mars) et «Conférence sur rien» (5-6 avr.), «Such Sweet Thunder» de Tobias Koch et Thibault Lac (28-29 mars), «Affordable Solution for better Living» de Théo Mercier et Steven Michel (29-31 mars), «Water will (in melody)» de Ligia Lewis (4-6 avr.) et «Maintening Stranger» de Simone Aughterlony (4-7 avr.)

Infos pratiques

Lausanne, Arsenic, Théâtre de Vidy et Sévelin 36
Du 27 mars au 7 avril
www.programme-commun.ch

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