Frank Castorf l’iconoclaste électrise Racine

ThéâtreÀ Vidy, le plus séditieux des metteurs en scène allemands entrelace la tragédie de «Bajazet» et le «théâtre de la peste» d’Artaud. Rencontre avec un artiste habité par le feu de la scène.

Frank Castorf a été pionner de l'utilisation de la vidéo sur scène.

Frank Castorf a été pionner de l'utilisation de la vidéo sur scène. Image: MATHILDA OLMI

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Subversif, exacerbé, iconoclaste. Les épithètes dépeignant le théâtre de Frank Castorf ne font pas dans la demi-mesure. À 68 ans, le grand metteur en scène allemand, directeur iconique de la Volksbühne de Berlin de 1992 à 2017, conserve tout son esprit corrosif. Pour lui, le théâtre est un état d’urgence. Un lieu où les conflits explosent et s’expriment sans filtre. Un espace de liberté d’où est banni tout consensus (lire encadré). Radical. Sans concession possible. «La Volksbühne de Castorf est le théâtre le plus dangereux du monde», proclamait le comédien Alexander Scheer dans l’ouvrage «République Castorf».

Comprendre le présent

C’est dire si l’effervescence règne ces jours entre les murs du Théâtre de Vidy. La maître y mitonne l’un de ses spectacles-fleuves dont il a le secret. Pas question pour lui de se fondre dans un quelconque moule: ses œuvres sont à l’épreuve du temps et des sens. Sur le plateau, dès mercredi et jusqu’au 10 novembre, les passions raciniennes se déchaîneront dans «Bajazet», tragédie cloîtrée dans le sérail du sultan Amurat, dans l’Empire ottoman du XVIIe siècle. L’histoire est donc contemporaine de Racine et du règne de Louis XIV, mais se déroule dans une contrée lointaine, orientale.

«Ce sont des villes comme Babylone, Bagdad, Alep, qui ont fait l’histoire dans un sens tragique, souligne Frank Castorf. Le regard vers ces villes nous rappelle le passé et nous force à comprendre le présent.» Le metteur en scène lit dans «Bajazet» un écho à aujourd’hui: «Dans l’histoire turque et ottomane, le XVIIe siècle constitue une époque très sanglante. Il y a eu des coups d’État, des guerres civiles, tout était bouillonnant. Les villes saintes étaient déjà un objet de guerre, rappelle-t-il. Aujourd’hui, nous vivons nous aussi dans un monde en mouvement, en guerre, avec des morts par milliers. C’est l’un des points qui qualifie l’histoire de l’humanité.»

Mais Frank Castorf ne se contente pas d’électriser la tragédie de Racine. Ses spectacles, denses, complexes, déroulent de multiples fils dramaturgiques. La pièce, sous-titrée «En considérant le théâtre et la peste», convoque les écrits d’Antonin Artaud. Dans le premier chapitre du «Théâtre et son double» (1938), le théoricien français compare l’état du pestiféré à celle «de l’acteur que ses sentiments sondent intégralement». En somme, le théâtre comme la peste ont une action révélatrice. «L’homme perd alors toute dépendance matérielle et peut se retrouver lui-même», résume le metteur en scène.

Par quel biais entrelace-t-il la tragédie racinienne aux idées artaudiennes? «D’abord, on essaie de raconter cette histoire de Racine. Ensuite, il y a des associations qui sortent de l’ombre. Ou, pour dire les choses plus simplement, quand un texte ne plaît plus, on en prend un autre. Quand on se sent trop confiné, il faut oser en sortir.» Sacrilège? Les puristes ont reproché à Castorf de dynamiter les textes. Il répond avec aplomb: «C’est une méthode maladive qui propose de tout appréhender d’une manière différente de ce que l’on voudrait voir. Mon travail n’est pas fait pour les écoles ou pour une quelconque conscience culturelle, ni pour défendre la fidélité à une œuvre.»

Une question brûle les lèvres. Comment exhaler le vers racinien, si fin et ciselé, sans comprendre le français? La chose ne semble pas lui avoir traversé l’esprit une seconde. À l’entendre, la question semblerait presque incongrue. Pour Frank Castorf, la parole de Racine dépasse la compréhension du texte mot à mot. «Comme le disait Valéry, l’important chez Racine, c’est la musicalité de la langue. Lors des répétitions, j’essaie de créer une situation concrète, à l’image de la pensée brechtienne. Il ne s’agit pas de ce que l’acteur ressent, ou de ce qu’il fait de son rôle, mais de créer une situation, dévoile-t-il. Et après, je ferme les yeux, j’écoute les comédiens, pour ne pas présenter une médiocrité psychologique, mais des structures profondes.»

«C’est ironique et anarchiste!»

Avide de contradictions, friand de provocation, Frank Castorf affectionne d’autant plus Racine qu’il est très peu joué en Allemagne – notamment parce que l’alexandrin est intraduisible. Il raconte, esquissant un sourire: «Ma dernière mise en scène à la Volksbühne était une pièce de Molière. Pendant la première demi-heure du spectacle, les comédiens parlaient des alexandrins de «Phèdre» de Racine. Et le public de Berlin, qui est censé être très cosmopolite, ne comprenait pas, il ne pouvait pas goûter cette langue. Il a donc dit: «C’est tellement ironique et anarchiste de la part de Castorf…» Et voilà que je mets en scène un texte de Racine!»

FRANK CASTORF "Bajazet, en considérant le Théâtre et la peste" du 30.10 au 10.11.2019 // TEASER (full) from Théâtre Vidy-Lausanne on Vimeo.

Créé: 28.10.2019, 18h51

«Le théâtre doit agir contre les intérêts politiques»

Tantôt adulé tantôt décrié, Frank Castorf a marqué la scène théâtrale allemande (et européenne) par son esthétique résolument novatrice, notamment par son utilisation pionnière de la vidéo. Qu’il monte Euripide, Dostoïevski, Ibsen ou Heiner Müller, ses productions se démarquent par leur grande liberté, la folle énergie qui s’en dégage et l’extraordinaire implication des comédiens.

«La manière dont Castorf empoigne ses sujets est sincère et authentique, tandis que ses épigones s’en tiennent à la forme», souligne l’acteur Hendrik Arnst dans le livre «République Castorf». Sous son règne, la Volksbühne, théâtre historique de Berlin-Est, a connu un nouvel essor après la chute du Mur. Il en a repris les rênes en 1992 et l’a dirigée jusqu’en 2017, année où son contrat n’a pas été renouvelé.

Quels sont les axes essentiels de votre pratique théâtrale?
Le plus important pour moi ce sont les contradictions. Je ne suis pas là pour servir les conventions demandées par une culture, une politique, ou un spectateur. C’est une bonne chose que d’avoir des ennemis, beaucoup d’ennemis. Et parfois le spectateur en fait partie.

Comment percevez-vous la création scénique actuelle?
Si je convoque Antonin Artaud sur scène aujourd’hui, c’est pour rappeler que le théâtre – et surtout le théâtre des villes, qui reçoit des subventions – a une tâche: il doit agir contre les intérêts politiques actuels. Comme un vagabond, comme un rebelle. Il est essentiel que la liberté d’expression comme la liberté de l’art ne soient pas attaquées. Vu que je viens de l’Est, jamais je n’accepterai l’idée qu’on m’interdise des choses.

Plusieurs de vos spectacles ont été censurés avant la chute du Mur. Comment l’avez-vous vécu?
Effectivement, une mise en scène sur deux que je créais était interdite. Mais pour moi cela représente un adoubement. Malheureusement, depuis que je vis dans la République allemande, je ne suis pas parvenu à faire interdire l’un de mes spectacles. Mais j’essaie, j’y travaille.

«Bajazet» en deux mots

À Constantinople, au cœur de l’Empire ottoman du XVIIe siècle, le sérail du sultan Amurat est le théâtre d’une lutte acharnée pour le pouvoir, d’intrigues de couloirs et de rivalités amoureuses.

En l’absence du sultan (parti faire la guerre à Babylone), le vizir Acomat conspire afin de placer sur le trône Bajazet, frère d’Amurat, emprisonné. Régnant sur le sérail, Roxane, la favorite du sultan, est follement éprise de Bajazet, mais il est l’amant secret de la princesse Atalide.

De péripétie en péripétie, l’action glisse sur une pente fatale. Amurat fera exécuter Bajazet et Roxane, tandis qu’Atalide, rongée par la culpabilité d’avoir provoqué la mort de son amant, met fin à ses jours.

Infos pratiques

Théâtre de Vidy
Lausanne

Du 30 octobre au 10 novembre
Rens: 021 619 45 45

www.vidy.ch

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