L’improvisation théâtrale ne fait plus seulement rire

PhénomèneUne nouvelle génération de comédiens décomplexés s’est emparée de la discipline qui, depuis trente ans, ne cesse de séduire amateurs ou professionnels. Le public suit.

L’équipe de la Compagnie du cachot, au Théâtre de l’Echandole, dans un spectacle donné en 2010. La compagnie yverdonnoise organise chaque année son festival d'impro et est devenue, depuis sa création, une véritable institution dans le Nord Vaudois.

L’équipe de la Compagnie du cachot, au Théâtre de l’Echandole, dans un spectacle donné en 2010. La compagnie yverdonnoise organise chaque année son festival d'impro et est devenue, depuis sa création, une véritable institution dans le Nord Vaudois.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’improvisation théâtrale – on dit «l’impro», entre initiés – cartonne! Cela fait trente ans que ça dure, mais la discipline ne cesse d’avoir le vent en poupe. Avec ses 1000 membres (contre 800 en 2010), l’AVLI – Association vaudoise des ligues d’improvisation, qui remplit ses rangs pour moitié avec des écoliers – est même l’une des plus importantes organisations régionales du monde. A tel point qu’il n’y a pas une semaine sans qu’une soirée ou un grand rendez-vous régional – quand il n’est pas international – ne réunisse les aficionados de joutes oratoires. Libres ou avec contraintes; sur le mode du match, du catch ou du concept.

Ce week-end, l’Echandole, à Yverdon, accueille la 7e édition du festival international organisé par la Compagnie du Cachot. Dès mercredi, la Vaudoise Odile Cantero tentera avec d’autres Romands de défendre, à Genève, le titre mondial de catch-impro détenu par la Suisse. Et fin mars, c’est le collège lausannois du Belvédère qui accueille la finale du Mondial Impro Junior.

Vous connaissiez les matches d’impro et on vous parle de catch. Pas de panique! Pour le néophyte, il y a en effet de quoi s’y perdre. Car depuis 1985 et la création de la Ligue d’improvisation Suisse, aujourd’hui disparue, le genre s’est véritablement décomplexé. On trouvait déjà des concours dramatiques dans l’Antiquité. Mais en francophonie, vingt ans après les pays anglo-saxons, l’improvisation théâtrale s’est véritablement développée depuis 1977, dans la foulée des premières rencontres québécoises qui parodiaient le hockey, avec l’affrontement (sur une minipatinoire) de deux équipes de 5 ou 6 participants, notées par le public pour leur inventivité autour de thèmes définis.

Surgit, à la fin des années 90, le catch-impro qui réunit, sur un ring cette fois-ci, deux duos pour des échanges plus vifs et variés. Des formules encore très pratiquées dans les ligues amateurs à Genève, à Neuchâtel ou à Lausanne (au sein de l’AVLI, surtout) mais que de nombreuses compagnies vaudoises – il en existe aux quatre coins du canton – ont souvent choisi d’abandonner. Elles leur préfèrent des formes plus libres, inspirées du cabaret ou autour d’un concept de spectacle, sans limitation du nombre de personnages.

Les ressorts dramatiques peuvent ainsi se déployer sur une plus longue durée. «Aujourd’hui, nous sommes toute une génération de comédiens qui avons découvert l’impro à l’école, souvent très jeunes», observe Yvan Richardet (34 ans), administrateur de la compagnie yverdonnoise du Cachot et directeur artistique de la troupe La Comédie Musicale Improvisée. Celle-ci a fait le plein à Paléo en 2015 et a, pour quelque temps encore, ses quartiers au Lido, à Lausanne. «Après avoir pratiqué des compétitions théâtrales durant des années, on a fini par se lasser», ajoute le comédien.

Quête d’originalité

Rien d’étonnant donc à voir ainsi l’impro se décliner «à la manière…» de Molière (en costumes et alexandrins), du western, de Tarantino et des années 1990, de l’univers des superhéros de Marvel ou encore en chansons. «Chaque compagnie cherche sa propre identité et défend son style», assure Léa Basterrechea (18 ans), porte-parole de la faîtière Impro Riviera Events.

Si cette quête d’originalité permet de fidéliser son public, elle est aussi motivée par la sympathique concurrence qui règne dans le milieu, explique Yacine Nemra (25 ans), responsable des relations publiques de l’AVLI: «Tous les moyens sont bons pour se démarquer et réussir à se faire inviter dans l’un des nombreux festivals étrangers.» Quand ce n’est pas pour offrir un nouveau «produit» sur le marché en plein développement de l’animation en entreprise, en institution… Avec ses soirées Casting, au Théâtre 2.21, la troupe Impro-Lausanne cartonne, par exemple, en imaginant sur scène des films de cinéma. A Yverdon, la Cie du Cachot propose, quant à elle, à des privés d’acheter un spectacle original qui sera joué à domicile. Les exemples du genre foisonnent.

Pour rire, mais pas seulement

«Cette évolution révèle aussi que l’impro réussit très bien à s’éloigner du seul registre de l’humour, remarque Alain Borek (32 ans), comédien professionnel. Il s’agit du mécanisme humain le plus spontané et le public s’amuse de voir un comédien se mettre en danger en direct. Mais de nombreuses autres émotions peuvent être cultivées. Avec Casting, on n’hésite pas à toucher au mélodrame, au tragique… Je suis même persuadé qu’un spectacle d’impro peut être plus cathartique que certaines pièces de théâtre.»

Une certaine frilosité

Décidément, il est bien loin le temps où la compétitivité induite par l’improvisation froissait un milieu attaché à l’interprétation dramatique, aux textes de répertoire. Et l’époque où seuls des humoristes – des Karim Slama, Benjamin Cuche voire Vincent Kucholl (pilier de la célèbre troupe lausannoise Avracavabrac) – défendaient le genre. Aujourd’hui, des ateliers d’impro sont proposés sans tabou dans les écoles de théâtre. A la Manufacture, aux Teintureries. Chaque année, des étudiants issus de cette filière «amateurs» intègrent ces cursus de formation. Et brandissent avec fierté leur casquette d’improvisateur, même avec leur diplôme en poche. «Cette reconnaissance va de pair avec la pluridisciplinarité défendue par le théâtre contemporain», assure Alain Borek. «L’impro permet un espace de liberté qui devient même un outil intéressant pour la recherche théâtrale», ajoute Yvan Richardet.

Reste que tous les improvisateurs le reconnaissent: s’ils remplissent systématiquement les (petites) salles, la confiance des programmateurs de grands théâtres se fait rare. Avec les deux Vincent de 120 secondes en locomotives, la troupe Avracavabrac a attiré 2000 personnes au Théâtre du Jorat en 2015. Mais cela reste une exception. La directrice de l’Echandole, Sophie Mayor, regrette la frilosité de ses collègues. Mais elle reconnaît: «Avec l’impro, il y a toujours une prise de risque. Le spectacle n’est jamais le même et dépend autant de la compagnie que du public.»


Quelques rendez-vous

7e festival d’improvisation Jusqu’au di 6 mars, Yverdon. Infos: www.echandole.ch et www.compagnieducachot.ch Mondial catch impro du 9 au 13 mars, Genève, infos: www.catchimpro.ch.

«Casting» 25 et 26 mars, Cie Lausanne-Impro, Infos: www.theatre221.ch

2e Mondial d’impro junior du 25 au 29 mars, Genève et Lausanne, infos: www.mondialimpro.org. Improlido Je 31 mars, Lausanne, infos: www.lidolausanne.ch

Théâtre Playback Sa 16 avr, Saint-Saphorin (Burignon),. Infos: www.lafadak.ch

«Molière improvisé» du 21 au 24 avr., Aigle, Cie Slalom. Infos: www.waouw.ch.

«Tout est prévu» Benjamin Cuche en solo et en impro, sa 5 mars à la Tournelle à Orbe, du 27 au 30 avr. à la Voirie à Pully. Infos: www.cavalpatte.ch

Comédie musicale improvisée 28 et 29 mai, Lutry, www.espritfrappeur.ch (24 heures)

Créé: 04.03.2016, 09h32

Articles en relation

Benjamin Cuche se lâche en solo sur la scène de la Grenette

Théâtre Le comédien neuchâtelois s’offre une infidélité à son tandem avec Barbezat pour un spectacle d’impro dévoilé dès vendredi à Vevey. Plus...

Pourquoi l’impro fait un tabac sur la Riviera

Spectacle En marge du festival qui débute vendredi à Montreux, zoom sur le succès d’un genre théâtral aux vertus thérapeutiques. Plus...

Les bienfaits de l’impro

Carmen Tanner, candidate Verte à la Municipalité d’Yverdon


L’improvisation fascine. La performance en direct séduit le public, qui aime voir l’artiste à l’œuvre, un comédien en pleine prise de risques. La performance impressionne, aussi, pour le panache avec lequel les bons improvisateurs évoluent. «Avoir de la tchatche et de la spontanéité aide évidemment, observe Yacine Nemra, de l’AVLI. Mais il y a des comédiens réussissent à faire preuve de génie alors qu’ils sont de vrais timides dans la vraie vie. Cela ne m’étonne pas du tout de voir l’improvisation utilisée dans les méthodes de développement personnel ou, en entreprise, dans des stages de team building.»
Dans le canton, dès la fin des années 1980, les enseignants ont vu dans l’impro une méthode pédagogique utile pour le développement de l’enfant. Alors que, à Genève, ce genre s’est développé du côté des centres de loisirs, sur Vaud il a très tôt fait son entrée dans les cours facultatifs proposés par les établissements scolaires. Aujourd’hui, l’offre est très développée. Y toucher déclenche même des levées de boucliers, comme au printemps 2015 du côté de Corsier-sur-Vevey. Pour raisons d’économie, l’impro (comme la cuisine) est passée à la trappe. Au grand dam de l’Association régionale Impro Riviera Events. Car tous ceux qui la pratiquent le reconnaissent, l’impro permet de gérer des situations imprévues, de trouver ses aises en public. «J’ai commencé l’impro pour l’aspect créatif, pour m’évader à la fin de la journée de travail, mais aussi pour des raisons politiques, pour ne pas être désarçonnée dans les débats, confie Carmen Tanner, candidate à l’élection de la Municipalité d’Yverdon. L’impro nous apprend vraiment à être à l’écoute.» L’écoute, le mot revient en boucle dans la bouche des improvisateurs. «Beaucoup de gens dans les cours débutants adultes veulent faire de l’impro pour améliorer leur esprit de répartie, pouvoir mieux rebondir. Et cela n’est pas tant l’affaire d’avoir le bon mot que d’apprendre à écouter, de se rendre disponible à ce que l’autre nous dit et à ce qu’on pense», lance Yvan Richardet, prof d’impro. «Il y a un réel besoin d’ateliers d’improvisation qui ne débouchent pas sur des représentations face à un public et peuvent constituer une sorte de laboratoire d’expérimentation sur soi, assure Christophe Nançoz, éducateur social et formateur, auteur du livre Im-pro-visée. Car l’impro permet aussi de développer l’imaginaire.» Ou de voir sous un nouveau jour son propre vécu, à l’instar de la méthode originale de Théâtre Playback défendue par l’Association La Fadak, à Lausanne. Peu connu dans le monde francophone, ce théâtre miroir se base sur les récits de vie des spectateurs, rejoués par des comédiens formés. Pour creuser un aspect de vie, ou simplement revisiter, sur le mode de l’amusement, sa biographie. L.D./G.CO.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.