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Théâtre«Interview» questionne la parole échangée à Vidy

Le spectacle de Nicolas Truong dépasse le commentaire sur un exercice médiatique obligé. Propos de Nicolas Bouchaud, acteur et collaborateur.

Nicolas Bouchaud et Judith Henry incarnent différentes paroles dans cet «Interview» auquel les comédiens ont activement collaboré.
Nicolas Bouchaud et Judith Henry incarnent différentes paroles dans cet «Interview» auquel les comédiens ont activement collaboré.
Christophe RAYNAUD DE LAGE

Son titre pourrait laisser croire que l’entretien journalistique et médiatique, sa dimension spectaculaire ou technique, va y être disséqué et commenté à loisir. Mais Interview, projet théâtral de Nicolas Truong, journaliste au Monde où il officie en tant que chef du service Idées-Débats, embrasse beaucoup plus large. «Le spectacle se positionne plutôt sur la question posée», précise Nicolas Bouchaud, acteur de la pièce, mais aussi collaborateur à part entière de l’entreprise, tout comme sa collègue comédienne Judith Henry (La discrète) ou le dramaturge Thomas Pondevie. «Nous abordons l’interview au grand-angle et, sur le même thème, il eût été possible de réaliser 100 spectacles différents.»

Les protagonistes se sont d’abord coulés dans le rôle d’intervieweurs pour interroger… des spécialistes de l’interview, mais qui n’ont ni les mêmes méthodes, ni les mêmes finalités. «Nous avons rencontré Edgar Morin, sociologue qui l’utilise dans le cadre de sa discipline, la journaliste Florence Aubenas qui le pratique dans le cours du reportage, Jean Hatzfeld, longtemps à Libération mais qui a arrêté le journalisme et écrit des livres magnifiques et terrifiants sur le génocide rwandais ou encore le photographe et réalisateur Raymond Depardon. Ces métamorphoses de l’interview traversent le spectacle.»

L’un des points de départ de la réflexion était le film Chronique d’un été, d’Edgar Morin et Jean Rouch qui, à l’été 1960, en précurseurs du micro-trottoir, interrogeaient des Parisiens avec des questions aussi vastes que: «Etes-vous heureux?». Car l’interview, en deçà de sa valeur people, relève toujours de l’échange humain, d’un désir – socratique? – de partager, non seulement dans la complexité, mais aussi dans la profondeur. Michel Foucault avait ainsi exigé de rester anonyme pour un entretien au Mondedemeuré célèbre, Le philosophe masqué. Pourquoi? «Par nostalgie du temps où, étant tout à fait inconnu, ce que je disais avait quelques chances d’être entendu.»

Le «Questionnaire» de Max Frisch

Le spectacle emprunte d’ailleurs aussi au Questionnaire de Max Frisch qui, en 1967, répertoriait des interrogations à double détente comme: «Lorsque vous êtes seul, avez-vous le sens de l’humour?». Le jeu des questions et des réponses n’est pas le territoire exclusif de l’interview, même si les techniques propres à chacun viennent informer les échanges et éclairer des attitudes très humaines.

«Florence Aubenas la joue Colombo, poursuit Nicolas Bouchaud. Elle clôt l’entretien, puis s’arrête sur le pas de la porte pour poser une dernière question – et c’est souvent là qu’elle obtient sa réponse. Jean Hatzfeld ne parvenait pas à faire parler les tueurs, au Rwanda, jusqu’à ce qu’il formule ses questions en usant du vous pluriel. Les auteurs d’exaction n’arrivaient pas à parler au «je» mais cela changeait avec le «on» ou le «nous». Quant à Depardon, il utilise, à l’ancienne, le silence pour faire parler l’autre.»

Sur la boule à facettes des questions et des réponses, Interview multiplie les dispositifs scéniques pour inclure le public dans à cette vaste interrogation où l’enjeu n’est jamais un scoop, mais bien plutôt de faire ce moment où «advient la parole», à l’écart de la standardisation, des paroles creuses ou convenues, dont les médias sont trop souvent complices.

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