Irène Jacob: Trois couleurs et bien plus encore

La rencontreEntre films d’auteur et séries US, la comédienne navigue avec une aisance insolente entre les arts et les styles. Rencontre à Vidy où elle tient l’affiche de «Retour à Reims».

Irène Jacob est à l'affiche de «Retour à Reims», mis en scène par Thomas Ostermeier, au Théâtre de Vidy.

Irène Jacob est à l'affiche de «Retour à Reims», mis en scène par Thomas Ostermeier, au Théâtre de Vidy. Image: PATRICK MARTIN

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Les années ne semblent avoir aucune emprise sur Irène Jacob. De «La double vie de Véronique», de Krzysztof Kieslowski, à «Retour à Reims», de Didier Eribon, qu’elle interprète à Vidy sous la direction de Thomas Ostermeier, la comédienne franco-suisse de 52 ans ray­on­ne de naturel. Une élégance solaire, un regard pétillant, une voix douce et rieuse. À la fois spontanée et réfléchie, elle prend son temps avant de répondre à une question. Puis laisse le verbe s’écouler dans un flot tranquille. Elle prend place sur un des fauteuils noirs du foyer du théâtre au bord de l’eau, tient du bout des doigts sa tasse de thé. Entre deux gorgées, elle retrace son enfance genevoise, raconte ses choix de vie et surtout son amour pour le septième art. Qui le lui rend bien: la Cinémathèque lui consacre actuellement une rétrospective.

Dans «Retour à Reims», Didier Eribon revient sur les lieux de son enfance. Vous avez grandi à Genève, quels souvenirs en gardez-vous?
J’ai passé mon enfance au Grand-Saconnex. Je me souviens de ce quartier nouveau, avec ses immeubles modernes, qui était en même temps un lieu de transition entre la campagne et la ville. Il y avait encore des moutons. On allait souvent au CERN, où travaillait mon père, qui était physicien. Les week-ends, on allait faire des pique-niques dans le Jura. Pendant mon adolescence, j’ai fait partie de deux groupes de théâtre dans deux centres de loisirs, qui ont été très importants dans mon parcours. On était une bonne bande, j’ai rencontré des amis. À cette époque, j’ai fait un peu de radio, de télévision, des spectacles.

Vous revenez souvent à Genève?
À 24 ans, je suis revenue pour tourner «Trois couleurs: rouge» de Krzysztof Kieslowski. Ça a été un moment très fort. J’étais partie à Paris à 18 ans avec un rêve, et j’étais très heureuse de revenir avec un projet de film dont j’étais – et je suis – très fière. Pour moi, Genève est une ville qui se décline entre des périodes d’enfance, d’adolescence puis de l’âge adulte. Ma mère habite encore au Petit-Saconnex. Je viens lui rendre visite avec mes enfants, Paul et Samuel. Je pense que l’enfance et l’adolescence, le milieu dans lequel on a grandi, laissent des traces. J’aime ma vie à Paris, dont j’adore l’effervescence, mais quand je reviens ici je me dis: waouh, il y a cet espace de verdure, une ville à taille humaine, cette qualité de vie. Je suis à chaque fois saisie par la beauté de la Suisse.

À 20 ans, vous décrochez un rôle dans «Au revoir les enfants» de Louis Malle. Comment êtes-vous arrivée sur les plateaux de cinéma?
Je suis arrivée à Paris avec une envie de jouer, mais je ne savais pas comment elle allait se décliner. Je ne pensais pas particulièrement au cinéma. J’ai eu la chance d’intégrer l’École de théâtre de la rue Blanche et, tous les trimestres, nous présentions un spectacle auquel assistaient des directeurs de cas­ting. C’est comme ça que j’ai été repérée pour jouer dans le film de Louis Malle. Ils cherchaient une comédienne qui savait jouer de la musique, je faisais du piano. Je dis toujours que c’est grâce à la musique que j’ai eu mon premier rôle… pour lequel je n’avais pas la moindre idée de comment me préparer! J’ai suivi les conseils de mon prof de théâtre, qui nous disait d’aller voir des films, des spectacles. J’ai enchaîné les rétrospectives de Godard, Bergman, Antonioni, etc. L’envie, il faut la nourrir!

Après un passage chez Rivette, Kieslowski vous offre le rôle principal de «La double vie de Véronique». Tout s’est enchaîné très vite!
Quand je suis partie à Paris, jamais je n’aurais ima­giné jouer avec des réalisateurs exceptionnels. J’étais en admiration devant les grands noms du cinéma. J’ai commencé par de petits rôles, mais c’était une chance incroyable de découvrir leur cinéma, de regarder comment ils tournent. Avec le recul, je suis heureuse de mon parcours, d’avoir pu travailler avec des metteurs en scène passionnants, qui ont des univers, des nationalités, des langues, des cultures très différents.

De Kieslowski à «US Marshals, avec Wesley Snipes, en passant par des séries comme «The Affair» ou «The OA», votre parcours est éclectique. Qu’est-ce qui dicte vos choix?
Parfois ce sont des choix de vie, parfois parce qu’on est fou amoureux ou parce qu’on a rencontré quelqu’un qui nous propose un beau projet. Il y a aussi des choix qu’on ne fait pas, parce qu’on ne se sent pas prêt ou que cela ne nous correspond pas. C’est une équation à plusieurs données. Quand on a une famille, par exemple, on va faire des choix différents.

Justement, vous avez fondé une famille, vous êtes mère de deux garçons. Comment cela s’est-il inscrit dans votre parcours?
Encore une fois, ce n’est pas quelque chose qui s’est décidé, mais qui est venu à moi. J’ai rencontré mon mari, Jérôme Kircher, sur la pièce «Résonances», en 2000. Jérôme faisait beaucoup de théâtre, moi très peu depuis une dizaine années. Nous avons beaucoup joué ensemble. On a eu deux garçons, qu’on a emmenés partout en tournée.

Vous avez aussi testé d’autres arts, comme la musique. En quoi cela nourrit-il votre parcours?
J’avais envie de travailler avec mon frère, Francis, qui est musicien de jazz. On a écrit deux albums ensemble. J’ai pris des cours de chant, ce qui me sert énormément aujourd’hui, au théâtre et au cinéma. Les tournées avec lui et les musiciens m’ont aussi appris une spontanéité, une immédiateté à se trouver ensemble. Et puis j’ai écrit mon premier livre, «L’éclair et le berceau», un roman autobiographique qui paraîtra en novembre. À force de dire des textes à haute voix, de dire les mots des autres, j’ai eu envie d’essayer de rassembler un peu les miens. De m’approcher d’eux en comprenant ce qu’est le geste de l’écriture.

Créé: 01.06.2019, 13h12


Lausanne, Théâtre de Vidy
Jusqu’au 15 juin.
Rens 021 619 45 45
www.vidy.ch

Sur le vif

La chanson que vous chantez sous la douche le matin?
«Celle que je chante en ce moment? Parce qu’elle varie! Là, je dirai «Beggin» de… (Elle ne se souvient plus du nom du musicien, fredonne la musique puis tape le nom de la chanson sur son smartphone.) Madcon! Je l’ai chantée ce matin sous la douche. Sans doute parce qu’un de mes fils la joue en ce moment en concert.»

Le rôle que vous rêveriez ou auriez rêvé d’interpréter?
«J’en ai déjà interprété beaucoup que j’adore, et j’attends la suite. Je dirai un beau rôle de femme, tout simplement. Sinon, j’aime particulièrement les rôles féminins dans les films de Woody Allen ou de Pedro Almodóvar.»

Votre plaisir coupable?
«La gourmandise, la paresse… Mais c’est ce que tout le monde répond, c’est un peu bateau, non? En fait je n’ai aucune culpabilité à avoir du plaisir!»

L’objet que vous emporteriez avec vous sur une île déserte?
«De la musique, un livre. On m’a déjà fait le coup de l’île déserte, mais pas en devant choisir un objet. Je dirai un téléphone portable, pour pouvoir appeler quelqu’un! (Rires.)»

Quelque chose qui vous endort?
«Elle est bizarre, cette question. (Elle hésite.) Une sieste au soleil.»

Enfin, le personnage réel dont vous auriez rêvé de vivre la vie?
«Oscar Wilde a dit: «Soyez vous-même, les autres sont déjà pris!» J’essaie déjà de vivre au mieux ma propre vie!» N.R.

Bio Express

1966 Le 15 juillet, naissance à Paris. La famille déménage à Genève quand Irène a 2 ans.

1984 Revient à Paris pour suivre des cours de théâtre au sein de la très réputée École de la rue Blanche.

1987 Première apparition au cinéma dans le rôle d’une professeure de piano dans le film «Au revoir les enfants» de Louis Malle. Décroche un petit rôle l’année suivante dans «La bande des quatre» de Jacques Rivette.

1991 Prix d’Interprétation à Cannes pour «La double vie de Véronique» de Krzysztof Kieslowski. En 1994, le cinéaste la fait tourner dans «Trois couleurs: rouge».

2000 Rencontre le comédien Jérôme Kircher, qui deviendra son mari. Ensemble, ils ont deux enfants:
Paul (né en 2001) et Samuel (né en 2004).

2011 Sortie de «Je sais nager», album de jazz écrit et interprété en duo avec son frère Francis Jacob. Son second album, «En bas de chez moi», sort en 2016.

2016 Joue dans la saison 3 de la série américaine «The Affair». En 2019, on la retrouve dans «The OA», saison 2.

2011 Sortie de «Je sais nager», album de jazz écrit et interprété en duo avec son frère Francis Jacob. Son second album, «En bas de chez moi», sort en 2016.

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