«J’assume mes choix comme ma subjectivité»

ThéâtreVincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy, répond aux critiques qui dénoncent sa ligne artistique radicale et le manque de place faite aux créateurs locaux.

A Vidy, Vincent Baudriller, un directeur engagé et un homme de convictions, défend «un théâtre qui se réinvente», «des créateurs animés par une nécessité de prendre la parole et d’investir le plateau».

A Vidy, Vincent Baudriller, un directeur engagé et un homme de convictions, défend «un théâtre qui se réinvente», «des créateurs animés par une nécessité de prendre la parole et d’investir le plateau». Image: Patrick Martin

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Vincent Baudriller a le cuir dur. Mais surtout des convictions bien ancrées dans une ligne artistique contemporaine qu’il développe avec passion – et contre vents et marées – à la tête du Théâtre de Vidy depuis 2014. Alors que l’ancien directeur du Festival d’Avignon s’apprête, d’ici quelques jours, à présenter la programmation de sa troisième saison complète au bord de l’eau, il monte au créneau pour contrer les critiques formulées par Jean-Luc Borgeat. Samedi sur24 heures.ch, le comédien s’est fait le porte-parole de certains spectateurs et professionnels du paysage théâtral vaudois «inquiets de voir le théâtre de texte ou de répertoire relégué sur des scènes alternatives, au profit d’un mouvement de l’art dramatique qui se déplace vers les formes performatives» et «ne s’adresse qu’à une élite.»

«Le théâtre s’invente et se réinvente sans cesse. Il s’agit d’un art vivant qui se vit dans le présent, qui meurt sitôt qu’il ne se renouvelle pas»

Que vous inspire la prise de position de Jean-Luc Borgeat?
Cet article a été publié dans les pages «actualités» de 24 heures, en point fort. C’est passionnant de voir le théâtre sortir de la rubrique culturelle, de constater que cet art a un rôle à jouer dans la cité et anime le débat. Ce qui me fait réagir, par contre, c’est d’entendre que Vidy mettrait «les artistes et le public sur la touche». Cette affirmation va totalement à l’encontre de ce que toute l’équipe et moi-même réalisons au fil de la saison.

Entendez-vous qu’une partie du public ne se retrouve pas dans votre programmation?
Bien entendu. Mais le théâtre s’invente et se réinvente sans cesse. Il s’agit d’un art vivant qui se vit dans le présent, qui meurt sitôt qu’il ne se renouvelle pas. Lausanne est une ville qui a une vitalité artistique étonnement riche, en termes de diversité des lieux et de variété de sa population. A Vidy, nous participons pleinement à ce mouvement. Je sais qu’une partie du public habitué à la programmation de mon prédécesseur, René Gonzalez, a pu être désarçonnée au début. Mais j’observe qu’une partie des fidèles continue de venir avec passion et curiosité et que beaucoup de nouveaux spectateurs, dont des jeunes, ont rejoint Vidy. Pour deux tiers, le public s’est renouvelé. Il suffit de venir voir un spectacle pour constater qu’il y a, dans la salle, des spectateurs de trois ou quatre générations différentes qui se mélangent désormais volontiers. C’est ce mélange et cette rencontre qui me motivent car je ne travaille absolument pas dans une logique d’affrontement. J’aime tisser une saison qui croise autant la rage d’amour et de théâtre d’un Vincent Macaigne que l’humanité généreuse d’un Massimo Furlan. Le but n’est pas de chercher en permanence le consensus mais de rassembler des publics, d’encourager une expérience forte pour nourrir des discussions dans le foyer, dans un esprit d’ouverture et non pas d’exclusion.

On vous reproche de favoriser la forme au détriment du texte ou d’approches plus classiques de la mise en scène.
Dire qu’il n’y a pas de texte à Vidy, c’est ne pas prendre la peine d’ouvrir le programme ni de venir découvrir les spectacles à l’affiche. Cette saison, nous avons présenté Molière, Lessing, Shakespeare… Mercredi débutent les représentations de Platonov de Tchekhov et, ensuite, nous accueillons l’auteur Wajdi Mouawad. Au total, la moitié de ma programmation repose sur du texte, car je défends un théâtre curieux de l’autre, un théâtre réalisé par des artistes d’aujourd’hui et désireux d’inventer les formes d’aujourd’hui. Comme les Grecs ou Molière l’ont fait à leur époque, les créateurs de 2017 continuent à parler du monde qui les entoure. Certains s’approprient le répertoire, d’autres préfèrent s’appuyer sur des écritures contemporaines, sur du témoignage, sur des recherches historiques ou sociologiques. Il s’agit de jouer la carte de la complémentarité, de veiller à une diversité au fil de la saison afin de favoriser la circulation, en dehors des histoires de chapelles. L’objectif d’une œuvre d’art n’est pas de plaire à tout le monde mais de provoquer un rapport sensible et singulier chez chacun.

«Mon but est de favoriser les rencontres, de faire se croiser les paroles pour nourrir le public comme les artistes. C’est un engagement et j’y crois beaucoup»

Au risque de décontenancer totalement le public?
En matière de création, jamais rien n’est prévisible. Les artistes d’ici comme ceux venus de loin ont le droit à l’erreur lorsqu’ils créent. Quoi qu’il en soit, mon but est de favoriser les rencontres, de faire se croiser les paroles pour nourrir le public comme les artistes. C’est un engagement et j’y crois beaucoup.

Vous vous apprêtez à boucler votre troisième saison complète à la tête de Vidy. Quel bilan tirez-vous côté fréquentation?
Cette saison devrait afficher un taux supérieur à 80%. Stable voire même en légère progression, il est tout à fait satisfaisant au vu des risques artistiques pris, des nouveaux comportements du public et de la forte concurrence, à Lausanne, en matière d’offre culturelle avec deux grandes salles, Métropole et Beaulieu, qui drainent un public très large.

Contre 77'000 en 2012, Vidy a attiré seulement 47'000 spectateurs, en 2016. Pourquoi une telle baisse et quelles en sont les conséquences?
Attention aux chiffres. Tout est relatif. Avant mon arrivée, la saison démarrait ou se terminait, par exemple, avec un spectacle présenté dans un grand chapiteau. Un tel choix influence fortement le nombre de places offertes, mais la fréquentation est restée bonne malgré cette période de transition. Vidy n’est pas une entreprise à but lucratif et nous menons, chaque année, une vraie bataille pour trouver des mécènes et compléter les subventions ou les apports liés à la billetterie et aux recettes liées aux tournées. Il s’agit pour nous de faire le maximum pour les artistes et les spectateurs, avec les moyens à disposition. La situation financière de Vidy est saine.

Derrière les critiques, souvent diffuses, à votre programmation, il y a un souci lié au manque d’espace dévolu aux metteurs en scènes romands à Lausanne…
Les créateurs vaudois, romands et suisses ont une grande place à Vidy. Un tiers de la programmation, cette saison comme la prochaine, est construit autour d’artistes locaux, en théâtre comme en danse. Les accompagner dans la durée constitue précisément l’une des missions importantes de cette institution, à travers un soutien technique ou au niveau de la production, des accueils en résidence pour leur donner le temps de créer, une promotion effectuée à l’étranger, etc. Mais comme un metteur en scène qui fait le choix de ses comédiens lorsqu’il construit la distribution de ses spectacles, je dois choisir seulement certains projets artistiques parmi beaucoup de propositions passionnantes, avec une subjectivité assumée.

Un tiers d’artistes locaux, n’est-ce pas trop peu?
Le rayonnement de Vidy avec ses nombreuses tournées à l’étranger résonne avec son ouverture au monde en accueillant ici des artistes d’ailleurs. C’est important pour un théâtre qui a aussi une mission internationale. Sur le fond, pourquoi une capitale comme Lausanne n’aurait-elle pas aussi le droit de découvrir les créations d’un Ostermeier, d’un Castellucci, d’un Marthaler, de se confronter à ce qui se fait de mieux sur la scène contemporaine internationale comme en Suisse alémanique?

Ne pourrait-on pas imaginer de dédier l’un des plateaux à la création locale?
Encore une fois, c’est tout le contraire de ce que j’essaie de faire! Le terreau romand est fertile et je défends la diversité, en invitant des artistes de générations différentes, des créateurs que je sens animés par une nécessité de prendre la parole et d’investir le plateau. Ce qui serait faux, ce serait de réserver une petite scène aux metteurs en scène vaudois. Dorian Rossel – accueilli la semaine passée avec Voyage à Tokyo – ou, plus tôt dans la saison, les dernières créations de Massimo Furlan comme Guillaume Béguin, en ouverture de la dernière édition de Programme Commun, avaient besoin de la salle Charles Apothéloz. C’est la force et la singularité des projets qui guident mes choix. Ainsi que mon envie de les partager avec le plus grand nombre, sans esprit d’élitisme.

Créé: 16.05.2017, 10h30

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