Des maths à la scène, Latifa Djerbi résout ses complexes équations

PortraitLa comédienne et auteure orchestre une séance de défrustration collective au Théâtre Benno Besson.

Image: Christian Brun

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«J’étais prête à renoncer à mon rêve par amour. Mais, quand il m’a quittée, je me suis dit que je devais tenter de devenir comédienne», raconte Latifa Djerbi. À l’époque, elle enseignait les maths avec son futur ex à Angers, en France, où elle est née. Mais les ruptures amoureuses ont souvent du bon. «Les arrachements de cœur m’ont fait évoluer. Je suis une romantique!» rit-elle entre deux hammams aux Bains des Pâquis, à Genève. Après sa séparation, elle rencontre une jeune circassienne du Théâtre Cirqule, qu’elle retrouve au bout du lac pour un stage. Puis elle enchaîne diverses formations théâtrales, dont celle, décisive, avec le metteur en scène genevois Frédéric Polier – elle travaille régulièrement avec lui pendant neuf ans. La comédienne monte pour la première fois sur les planches dans sa mise en scène d’«Excédent de poids», de Werner Schwab, en 1998.

L’improbable est possible

Latifa Djerbi pose ainsi définitivement ses valises en Suisse, fait carrière dans le théâtre, épouse un Genevois et a deux enfants avec lui. «Mes enfants me font grandir et me motivent pour créer», constate-t-elle. Elle monte ainsi sa compagnie avec une amie, conçoit des spectacles pour le jeune public. Divorcée après quatorze ans de vie commune, elle possède son passeport à croix blanche – qu’elle demande lorsque François Hollande propose de destituer les binationaux de la nationalité française. Aux Pâquis, où elle est installée depuis une vingtaine d’années, elle vit avec ses ados de 14 et 17 ans.

Son quartier, l’un des plus métissés et populaires de Genève, est sans doute plus bobo que la cité HLM d’Angers où elle a grandi avec ses cinq frères et sœurs – qui ont tous fait de brillantes études. «On grimpait sur les poubelles avec des copines, on dansait dans les rues avec nos radiocassettes. C’était l’insouciance, la liberté totale. Je fuguais l’école.»

Je me suis retrouvée avec des Français de souche uniquement, des cadres sup avec deux voitures!

À 10 ans, elle déménage dans un quartier bourgeois. Choc des cultures. «Je me suis retrouvée avec des Français de souche uniquement, des cadres sup avec deux voitures!» Elle comprend alors qu’on n’est pas tous égaux.

Quelques années plus tard, elle s’inscrit au Conservatoire d’art dramatique d’Angers pour retrouver le «goût du jeu et de l’imposture» qu’elle cultivait petite, et étudie les maths en parallèle pour rassurer ses parents. Suivre des études littéraires ne lui semblait pas légitime, même si elle était attirée par la poésie et la philosophie. Aujourd’hui, elle écrit ses textes, remarqués. Georges Grbic, directeur du Théâtre Benno Besson, l’a invitée en résidence d’écriture au printemps dernier. Ça a donné «Frustrée!».

En 2012, son premier solo, «L’improbable est possible… J’en suis la preuve vivante», la lance définitivement en tant qu’auteure et interprète. Avec beaucoup d’autodérision, elle met ses difficultés de femme arabe, mère célibataire, fille et amante sous forme d’équations mathématiques devant son tableau noir. Jacques Livchine, pionnier du théâtre de rue en France, l’a aidée à créer son spectacle, structurant sa pensée. «J’ai la chance d’être accompagnée par Jacques, qui a cinquante ans de métier et ne se prend pas au sérieux», confie Latifa Djerbi.

Six vitesses

«Elle était venue jouer au Théâtre de l’Unité dans nos «Kapouchnik», revues d’actualité mensuelles. Je l’ai trouvée insupportable, irritante, déstabilisante et très dure à gérer dans un collectif, avec un ego démesuré», détaille au bout du fil celui qu’elle considérait à l’époque comme son «accoucheur» et qui est pour elle aujourd’hui un compagnon de route, une boussole. Jacques Livchine la qualifie d’indomptable et sauvage, ayant besoin de se faire remarquer. «Un jour, elle m’a demandé si je pouvais l’aider. Je lui ai dit: «Non, sauf si tu arrives à me raconter ton histoire en profondeur.» Elle m’a parlé de sa vie de prof de maths. Elle écrit bien, elle est sensible, sa double origine est intéressante. Surtout quand elle ose dire: «Je n’aime pas les Arabes!»

Pendant les répétitions à Saint-Gervais, elle n’avait pas hésité à écrire ses équations sur les murs, se souvient l’homme de théâtre. «Latifa, il faut la cadrer. Elle est tellement désordre que je me voyais en elle. En essayant de l’améliorer, je me disais que j’allais peut-être essayer de m’améliorer moi-même. Ses défauts font ses qualités.»

Aujourd’hui, Latifa Djerbi a l’air bien dans ses baskets, elle qui a souvent joué les frustrées dans ses mises en scène. «C’est très étrange, quand je vois des photos, j’ai l’impression d’avoir rajeuni. Je fais ce que j’aime. Je sens que j’ai plus d’énergie qu’avant, que je suis davantage en accord avec moi-même.» Elle pourrait ne jamais s’arrêter de travailler, raconte Émilie Blaser, qui joue la coach Angela dans «Frustrée!».

«Elle possède une énorme puissance de jeu, épuise le monde. Elle a six vitesses: au moment où tout le monde cale, elle en a encore deux! Elle m’énerve toujours, mais je suis attaché à elle. Elle est un peu comme ma fille, que j’essaie de remettre dans la vraie vie. Elle aime bien que je la secoue!» avoue Jacques Livchine. Latifa Djerbi a ses obsessions, qui reviennent souvent dans ses spectacles. Elle cherche l’amour absolu, dit-elle régulièrement à son ami. «Pour être artiste, il faut partir de ses blessures intérieures, rappelle celui-ci. Avec Latifa, on est servi!»

Créé: 22.01.2020, 09h41

Bio Express

1971 Naît en France de parents tunisiens. Son père est maçon, sa mère est au foyer.
1992 Diplôme universitaire de maths. Étudie au Conservatoire d’art dramatique d’Angers.
1997 Stage avec Frédéric Polier, à Genève, et première expérience professionnelle.
2001 Crée sa compagnie, Les Faiseurs de rêve.
2002 Naissance d’Eliott, puis de Fanny en 2005.
2009 Décès de son père.
2012 Collabore avec Jacques Livchine et crée son solo «L’improbable est possible... J’en suis la preuve vivante».
2016 «Pop, punk et rebelle», première expérience de théâtre urbain.
2017 Lauréate de Textes-en-Scènes; écrit «La Danse des Affranchies» (Lansman, 2018).
2018 Participe en tant qu’auteure à la Sélection suisse en Avignon dans le cadre des Intrépides.
2019-2020 Résidence d’écriture au Théâtre Benno Besson, à Yverdon, puis à Pitoëff, à Genève.

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