Pasolini, au nom du père et au nom du fils

Stanislas Nordey met en scène Affabulation de l’auteur italien à Vidy. Interview.

Stanislas Nordey, sur le décor christique du plateau de Vidy, quisert à <i>Affabulation</i>.

Stanislas Nordey, sur le décor christique du plateau de Vidy, quisert à Affabulation. Image: ODILE MEYLAN

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Dès 1991, Stanislas Nordey empoignait Pasolini avec Bête de style. Le tout récent directeur du Théâtre de Strasbourg de 48 ans a, depuis, mis en scène un nombre impressionnant de pièces. Mais Pasolini figure toujours en bonne place dans la liste. Peu avant la première d’Affabulation, qui a lieu demain à Vidy et dans laquelle il endosse le rôle du père, il livrait ses réflexions sur l’auteur italien.

– Depuis vos débuts au théâtre, vous avez beaucoup fréquenté Pasolini. Avec Affabulation, quel Pasolini cherchiez-vous?
Un Pasolini qui commence à devenir plus sombre. Il a une période assez joyeuse, années 1950 et 1960, avec des films plutôt lumineux comme Accatone, Mamma Roma – même si c’est un drame –, L’Evangile selon saint Matthieu, Uccellacci e uccellini. Mais quand il atteint les 44-45 ans, quelque chose s’assombrit en lui, ce qui est précisément le sujet de la pièce. Il quitte la condition de fils et devient un metteur en scène très célèbre, une référence. Une forme de mélancolie le prend et il bascule du côté des pères.

– Semblable à Théorème, Affabulation serait une œuvre charnière?
Les deux œuvres sont très proches, avec un père qui est le même industriel milanais bouleversé, par un rêve dans Affabulation, par l’ange Terence Stamp dans Théorème, mais, dans les deux cas, avec une cellule familiale bourgeoise qui explose. Affabulation s’écrit au moment de ce basculement avec un fort intérêt pour ce père se situant sur le même plan que son fils, pour finir par le tuer car il ne supporte plus l’image de cette jeunesse qui l’a abandonné. Le père, c’est Pasolini. Dans un moment très autobiographique, où un voile de tristesse tombe sur sa vie, il part des mythes grecs et renverse l’Œdipe analysé par Freud mais en faisant un pied de nez à tout ce que l’on en sait: c’est le père qui tue le fils.

– Mais ce n’est qu’un rêve?
Si la pièce s’appelle Affabulation c’est que, pour Pasolini, les bourgeois ne peuvent jamais se remettre en question. Donc si quelque chose de terrible change la vie d’un grand bourgeois, c’est forcément une affabulation. D’où le titre de la pièce, qui commence dans un rêve et dont on ne saura jamais si elle est autre chose. Les grands patrons de Total ou de L’Oréal ne peuvent pas faire un rêve qui remette en question toute leur vie…

– D’où vient la perspective psychanalytique forte d’Affabulation, qui cite Feud et Jung?
C’est l’époque de 1968, le vacillement de tous les pères et la déstabilisation des repères traditionnels. Deleuze et Guattari ne vont pas tarder à publier L’Anti-Œdipe. Pasolini s’amuse avec des références littéraires, théâtrales, philosophiques et psychanalytiques. Dans la pièce, c’est la Nécromancienne qui commence à parler psychanalyse et le père la remet à sa place: «Ce n’est pas votre boulot de faire de la psychanalyse de bazar!» Un des plaisirs de Pasolini, dans sa poétique, était de se saisir de ce qui se passait dans le monde et de le réinjecter dans ses œuvres. Mais il avait relu tout Platon et tout le théâtre grec, qu’il avait en partie retraduit. Il travaille un théâtre de la pensée, mais garde les codes grecs: les meurtres ont lieu hors scène.

– Pasolini n’adhérait pas à 1968…
Il a tout le temps pris beaucoup de risques. On lui a reproché le texte où il défend les policiers contre les étudiants de 1968. Mais, de son point de vue, les vrais prolétaires étaient les flics, pas les étudiants, tous des bourgeois. A l’époque, il a été haï par toute la gauche, mais c’était au fond une belle question. Il n’a jamais eu peur d’être en porte-à-faux, toujours au plus proche de son ressenti. En 74-75, il termine l’un de ses derniers poèmes par « Afrique, ma seule alternative!». Pour lui, la société européenne était déjà morte, l’américaine aussi. Il a décrit l’invasion de la société de consommation comme «la nouvelle préhistoire», qui fait table rase de tous les particularismes. Il n’avait aussi pas grand-chose à perdre, ne faisait pas de calcul comme tous les gens qui brûlent leur vie à tous les points de vue. Il a écrit près de 10'000 pages …

– Fils du cinéaste Jean-Pierre Mocky, vous avez été marqué artistiquement par cette image du père?
Mes parents se sont séparés tôt. Je n’ai pas vécu avec mon père, c’était un rapport lointain. Par contre, j’ai fait du théâtre pour ne pas faire du cinéma, je voulais être sur mon territoire. J’estime énormément le chemin artistique de mon père. Nous avons une certaine boulimie en commun. Il produit beaucoup, moi aussi – deux ou trois pièces par an. Mais, sur cette pièce, comme c’est moi le père, je ne me pense pas dans la position du fils.

Créé: 02.03.2015, 11h04

Le Christ rouge

«Il nous manque quelqu’un de la stature de Pasolini en Italie», nous disait récemment Bernardo Bertolucci. Pas seulement en Italie! Quoique… Pasolini est très Italien. En simplifiant: il est le Christ rouge. Cela n’a rien à voir avec les pâtes à la tomate. S’il faut s’empourprer, il va à l’église avec l’évangile marxiste et répand ensuite sa pensée dans le monde avec la première des franchises. Ses interventions journalistiques, essais réunis sous le titre d’ Ecrits corsaires , rappellent la vigueur de ses confrontations. Un maître.

Pier Paolo Pasolini (1922-1975) s’affirme d’abord comme poète. «Pasolini a une dimension oraculaire», avançait récemment Jacques Roman avant de donner lecture de poèmes des années 1960. La force vitale et critique de ses écrits, quels qu’ils soient – poèmes, articles, romans (Raggazzi en 1955), scénarios, récits de voyage et pièces de théâtre – se mesure à l’aune de sa sincérité, mais aussi d’une érudition féroce.

Pasolini s’implique, s’engage, il donne sa parole. Les procès, la réprobation de son homosexualité, l’exclusion du Parti communiste: rien y fait, il n’abdique pas.
Mais si le verbe ne l’a jamais quitté, il doit sa reconnaissance internationale au cinéma. Il débute dans les banlieues d’Accattone (1961), mais resplendit avec L’Evangile selon saint Matthieu, Prix spécial du jury à Venise et Grand Prix de l’Office catholique du cinéma en 1964. Il retrouve la grâce sur Théorème(1968) et scandalise avec Salò, variation sadienne de l’abjection fasciste qui sort en 1975, année de son meurtre. Ces films, et tous les autres, bénéficient dès aujourd’hui d’une rétrospective à la Cinémathèque.

Les Italiens continuent à se réclamer de lui, comme l’écrivain Erri De Luca dans son tout frais pamphlet Parole contraire, où il défend son droit au sabotage, ne serait-ce que verbal. «C’était un intellectuel, qui a pour fonction de frôler les limites d’une pensée, fournissant ainsi au lecteur le périmètre de son sujet. Celui qui suit au contraire l’opinion dominante, le mouton du centre, retire à sa pâte le levain et le sel.»
www.cinematheque.ch

Agenda

Théâtre de Vidy
Jusqu’au vendredi 13 mars
Renseignements: 021 619 45 45

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