«Cette pièce révèle le courage de vivre»

ThéâtreGianni Schneider monte «Mère Courage et ses enfants», fable cruelle sur la guerre de Trente Ans composée par Brecht à l’aube du second conflit mondial. A voir mercredi et jeudi au Jorat.

Onze comédiens incarnent les personnages de la célèbre pièce de Bertolt Brecht, créée par Gianni Schneider.

Onze comédiens incarnent les personnages de la célèbre pièce de Bertolt Brecht, créée par Gianni Schneider. Image: MIKE WOLF

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Entre les pièces classiques (au sens large du terme) et les textes contemporains, son cœur balance. Gianni Schneider jongle de l’un à l’autre avec la rigueur d’un métronome. Après avoir monté «Stück Plastik» du très en vue Marius von Mayenburg en 2016, le Lausannois s’empare d’un monument du théâtre du siècle dernier. «Mère Courage et ses enfants» débarquent mercredi et jeudi au Théâtre du Jorat, à Mézières, avant de trimbaler leur carriole à la salle Paderewski, à Lausanne, du 22 au 26 mai.

Composée par un Bertolt Brecht en exil à la fin des années 1930, cette fable cruelle entre en résonance avec l’imminence de la Seconde Guerre mondiale. Trois cents ans auparavant, un autre conflit mettait l’Europe à feu et à sang: la guerre de Trente Ans (1618-1648) sert de toile de fond à ce chef-d’œuvre qui n’a pas perdu une bribe de son actualité ni de son acuité. Servi par une brochette de onze comédiens (lire en encadré), Gianni Schneider déroule des fils intemporels qu’il tisse avec notre monde actuel, ses interrogations et ses fêlures. Interview.

– Vous retrouvez Brecht, dont vous avez déjà monté plusieurs textes. En quoi vous inspire-t-il?
– J’ai toujours été attiré par les auteurs anglo-saxons, qu’ils soient Anglais, Allemands ou Autrichiens. Ce que j’aime chez eux, c’est l’immédiateté de la langue. Leur écriture va directement au but, sans fioritures. Pourquoi Brecht? Parce que sa langue est âpre, concrète, directe. Mais aussi parce qu’il est, à mon avis, le modèle par excellence de l’écrivain qui s’est engagé à la fois poétiquement et politiquement.

– Pourquoi «Mère Courage et ses enfants»?
– D’abord parce que cette pièce révèle le courage de vivre, de s’engager, de se battre, de réagir. Cette Mère Courage, qui fait du commerce au milieu des champs de bataille et qui perd ses enfants, est un personnage incroyable! Ensuite, je ne monte que des pièces qui parlent de la famille, avec toute la complexité que cela comporte: ses joies, ses tensions, les peines et toutes les contradictions que représente le fait d’être une famille. Ma mère était Italienne et issue de la classe ouvrière, mon père Allemand de la classe bourgeoise. J’ai acquis une instabilité chronique entre la pulsion et la raison! Je m’intéresse à la famille car c’est la clé pour entrer dans la vie active. On a tous besoin d’un modèle quand on est enfant. C’est essentiel. Ça, c’est mon côté italien!

– Pour vous, que véhicule ce texte, qui parle de la guerre de Trente Ans?
– Il y a chez Brecht un questionnement sur ce qu’une œuvre peut susciter auprès du public. Il éveille les consciences. Dans mes spectacles, je ne donne aucune leçon. J’essaie de réveiller des choses chez les spectateurs, mais rien qu’ils ne connaissent déjà mais qui sommeille peut-être en eux. Une qualité d’écoute, un regard, l’idée qu’on vit avec les gens et pas parmi les gens. Je n’invente rien. Ce qui est intéressant, c’est de piquer la curiosité du public et de lui faire éprouver des sentiments. J’aime l’humain, le théâtre humain.

– Comment abordez-vous la théorie brechtienne de la distanciation?
– Je l’intègre complètement, par le geste. Dans tous mes spectacles, j’essaie de partir du mouvement, de la gestuelle. D’ailleurs je m’inspire aussi de Meyer­hold et de sa Biomécanique. Qu’est-ce qu’un acteur raconte quand il entre sur scène, physiquement? Je travaille beaucoup en partant du muet car je suis partisan de l’idée qu’un comédien est d’abord un corps, et ensuite une voix.

– Après deux soirs au Jorat, vous jouez à la salle Paderewski, comme vous l’aviez fait pour «En attendant Godot». Pourquoi?
– Un spectacle de cette envergure, il faut pouvoir le faire tourner. Comme Vidy ne me programme plus, je loue la salle Paderewski, qui offre un grand plateau. Je peux me le permettre financièrement, moyennant quelques sacrifices. Mais je ne suis pas grincheux par rapport à ça, je ne veux pas susciter la polémique. (24 heures)

Créé: 15.05.2018, 09h29

Monter une grosse production: un risque et un atout

Gianni Schneider compare l’équipe de création d’un spectacle à une famille. Avec onze comédiens sur scène: il est aux anges! Revers de la médaille, les grosses productions impliquent des risques financiers non négligeables. «Je peux me le permettre car j’ai la chance d’avoir des mécènes et des sponsors qui me suivent. Je n’ai jamais été trop gourmand, mais je parviens à être financé à hauteur de 70-75%.» Les spectacles dotés d’affiches bien garnies se font rares.

Au début de l’année, Christian Denisart montait «La ferme des animaux», d’Orwell, avec quatorze comédiens. Les trois quarts du budget de 560'000 francs sont partis dans les salaires, sans compter le coût des costumes. «C’est à la fois un risque et un atout, évalue-t-il. Il a fallu trouver des dates de tournée, condensées pour que tout le monde soit libre. Mais j’ai clairement senti que l’envergure de ce projet a enthousiasmé les organes de subventions. Et je crois que les directeurs de théâtre en sont friands. D’ailleurs ils m’ont fait confiance sans avoir vu le spectacle. Bien sûr, ce n’est pas le genre de projet que l’on monte en début de carrière. Et je ne le referais pas à chaque fois!»

Infos pratiques

Mézières, Théâtre du Jorat
Mercredi 16 mai, jeudi 17 (20h)
Renseignements: 021 903 07 40
www.theatredujorat.ch

Lausanne, Casino de Montbenon
Du 22 au 26 mai
Rés. www.monbillet.ch

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