«Je ressens la nécessité de se donner de l’espace pour se remettre à rêver»

ThéâtreÀ Dorigny, Fabrice Gorgerat confronte «Peer Gynt» à l’urgence climatique. Interview.

Le spectacle s’inspire de la figure de Peer Gynt.

Le spectacle s’inspire de la figure de Peer Gynt. Image: FABRICE DUCREST/UNIL

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Face à la crise climatique, Fabrice Gorgerat invoque la figure ibsénienne de Peer Gynt, antihéros d’un conte initiatique, personnage prétentieux et narcissique en quête de lui-même. Cet anti-Greta (lui aussi scandinave!) infuse la nouvelle création du metteur en scène lausannois, «Peer ou, nous ne monterons pas Peer Gynt», dès mardi à la Grange de Dorigny.

En quoi ce personnage fait-il écho à la crise du climat?
Ce spectacle parle de réalisation de soi et de projection dans l’avenir. Avec la crise climatique, il est assez ardu de se projeter sur trente ans, en particulier pour les jeunes. Ce sentiment est à la base d’une mélancolie généralisée. Très vite, j’ai songé à la figure de Peer Gynt, qui se lance dans un voyage initiatique, une quête de lui-même. Peer Gynt, pour se trouver, fait le tour du monde, devient prophète, capitaine d’industrie ou fait du trafic d’esclaves. Bref, il fait trois milliards de choses qui ne correspondent plus du tout à nos possibilités de projection. Il fait tout faux, il se projette dans un monde ultracapitaliste. Or je pense que faire quinze fois le tour du monde ou partir faire fortune aux États-Unis, ce n’est plus de notre temps.

Il s’agit donc d’une figure obsolète? Est-ce pour cela que vous «ne montez pas Peer Gynt»?
Oui, il y a une obsolescence dans ce que Peer Gynt fait et dans ce qu’il est. Il est prêt à tout détruire sur son passage pour mener cette quête personnelle. On a choisi de ne pas monter «Peer Gynt» parce que le personnage a un rapport prétentieux à la Terre et à lui-même. Dans le spectacle, on se demande en quoi on peut se projeter, devenir quelqu’un sans ce rapport-là, dans l’idée de retrouver une forme d’humilité. Il en va de même de la violence, parce qu’il a une relation brutale à la Terre et aux autres humains. Il éprouve aussi une lâcheté totale face à la mort. On développe ces trois axes: l’humilité, la violence et la mort.

Ce spectacle s’inscrit-il dans la continuité des précédents?
Je ne voulais pas créer un ixième spectacle pour dénoncer tous les problèmes liés à l’anthropocène – j’en ai fait toute une série –, mais arriver avec une création qui pourrait proposer de nouvelles manières d’habiter le monde, une création qui soit solaire, souriante, qui nous redonne un espace de projection. On essaie de trouver cette vibration-là. Le pari de ce projet est d’induire de la force, de donner envie d’aller au monde. Dans mon triptyque sur les catastrophes (ndlr: «Médée/Fukushima», «Manger seul» et «Blanche/Katrina»), on cherchait un apaisement. Ça ne me suffit plus. J’ai envie d’un réenchantement.

Vos créations sont pétries de matière, souvent organique. Qu’en est-il dans ce spectacle?
C’est drôle, je crois que je vais moins dans l’artillerie lourde que d’habitude. On a eu une première phase de répétitions où on a réfléchi à «C’est quoi, ressentir le monde, là, maintenant?» Cela nous a menés dans une série d’impros gore, trash. À partir de là, on s’est demandé comment transformer ces corps, leur donner une vibration, sans partir dans les grosses images violentes. J’avais besoin d’autre chose. Avant, j’avais besoin de ces images-là pour dire: «Hé, les gars, il faut qu’on se secoue!» Maintenant, peut-être qu’il y a d’autres manières d’habiter le monde et de donner des espaces de projection. Je voulais donner un air de douceur, aller dans quelque chose d’hypnotique.

Un tournant dans votre travail?
Je ne dis pas que je renonce pour toujours aux grosses images développées dans le temps. Mais j’ai ressenti cette nécessité de se donner de l’espace pour se remettre à rêver. Peut-être que cet espace réside dans les petites choses, dans ce qu’on ne fait pas exploser.

Les figures littéraires infusent souvent vos créations. Pourquoi?
Elles m’aident à penser mes créations, mais cela prend un autre biais, qui n’est jamais évident au premier abord. Dans «Manger seul», c’était Thyeste (ndlr: Sénèque a écrit une pièce à ce héros grec qui mange ses enfants), dans «Médée/Fukushima», je fais le lien entre le nucléaire et Médée (ndlr: la petite-fille du Soleil, qui tue ses enfants, a aussi inspiré Sénèque), etc. Ces personnages m’aident à réfléchir autrement, comme si ça formait un gouffre qui me permet de recréer de la fiction. Dans cette création, on utilise la figure de Peer Gynt comme une boîte à outils.

Selon vous, quel est le rôle des artistes face à l’urgence climatique?
On ne peut pas laisser cette question qu’aux politiques, les manifs sont nécessaires et l’art doit s’y mettre. On arrive à un moment où les artistes ne peuvent pas ne pas se positionner, ne pas poser d’acte par rapport à la situation.

Avez-vous pris des mesures pour limiter le bilan carbone de votre compagnie?
Non, nous ne faisons pas d’écologie dans notre manière de créer le spectacle. Effectivement, je ne travaille pas qu’avec des comédiens locaux, parce que j’ai peur de l’entre-soi, j’ai besoin d’éclairages différents. Ce qui amène des contradictions, j’en suis conscient.


Lausanne, Grange de Dorigny
Du 25 au 29 fév.
Rens.: 021 692 21 27
www.grangededorigny.ch

Créé: 24.02.2020, 11h01

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