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PortraitLa révolution en jouant sur le champ de bataille du théâtre

Très politisé mais sensible aux racines de son art, le metteur en scène bernois Milo Rau s’impose en figure percutante de la création d’aujourd’hui

«Un portrait? Mais je suis à 90% mon activité professionnelle!» Le vibrionnant metteur en scène Milo Rau se laisse volontiers définir par ses innombrables activités, théâtrales évidemment, filmiques également, mais aussi critiques et textuelles. L’Alémanique répond toujours présent quand il s’agit d’intervenir dans les médias, que ce soit pour répondre à une interview, écrire un essai pour la «NZZ», une colonne pour le «Tages-Anzeiger» ou encore participer à l’émission littéraire «Literaturclub» de la SFR. «En Suisse romande, je suis un metteur en scène. En Suisse allemande et, plus généralement dans l’espace germanophone, je suis une figure du débat public», précise-t-il sans fausse modestie.

À cette boulimie de travail et d’interventions en tout genre correspond aussi une voracité très littérale: l’homme de théâtre a de l’appétit et on l’a déjà vu engloutir des assiettes de bûcheron tout en continuant à raconter des anecdotes hilarantes, ponctuées de son rire décomplexé. Comme ce concert en Corée du Nord de ses amis du groupe slovène Laibach – connu pour jouer sur les codes du nazisme – qui laissait Kim Jong-un interdit en 2015.

Blagues staliniennes

Il y a de l’ogre chez Milo Rau. «Mais ne faites pas comme cette journaliste du «Magazin» qui m’a suivi pendant un mois et ne faisait que répertorier les bouteilles que j’ai bues!» Un ogre plein de finesse et d’intelligence mais qui résiste difficilement aux joies de la provocation. Demandez-lui s’il est vraiment Bernois et il rétorque aussitôt: «C’est un peu un mythe, j’ai plus vécu à Zurich et à Saint-Gall, même si je suis né à Berne. C’est comme Hitler qui est né en Autriche.» Pour ne pas finir comme Lars von Trier, il ajoute: «Ou comme Staline en Géorgie.»

Aussi outrée soit-elle, la seconde comparaison est mieux accordée à son bord politique, lui que certains de ses détracteurs n’hésitent pas à taxer de «fasciste de gauche». L’engagement de Milo Rau est traversé par l’idée révolutionnaire. «Mais j’essaie d’avoir les masses derrière moi! (Rires.) Pour paraphraser Lénine, il y a des périodes de 100 ans qui ne valent pas 10 jours et des périodes de 10 jours qui valent plus de 100 ans. Et je crois que ces fameux 10 jours sont en train de se rapprocher très vite. Il est temps de préparer l’après, guidé par un catastrophisme éclairé et non par un alarmisme petit-bourgeois.» Il doit sa coloration politique à l’éducation du deuxième mari de sa mère. «Un trotskiste trop politisé qui devait sans cesse changer de job et nous a fait déménager au moins douze fois.»

Nomadisme en héritage

Le directeur du Théâtre national de Gand a reçu ce nomadisme en héritage, contribuant à former son état d’esprit. «Quand on change tout le temps de contexte, on doit toujours repartir à zéro pour grimper dans la hiérarchie sociale, en outsider. Un jour, j’ai décidé que cela ne valait plus la peine et j’ai commencé à développer un regard ethnologique et auto-ironique.» Deux autres influences ont modelé sa pensée. Son grand-père, Dino Larese, «immigrant italien, grande figure de Suisse alémanique». «C’est mon côté romantique. Cet ami de Thomas Mann et de Heidegger – dont il a écrit une biographie – m’a transmis la culture allemande et l’importance de l’écriture. Chez lui, j’ai rencontré Ionesco, Ernst Jünger, devenus importants pour moi.»

La fréquentation des cours du sociologue Pierre Bourdieu à Paris achevait sa formation intellectuelle. «Sa méthodologie, presque de reporter. L’idée selon laquelle il n’y a de légitimité à parler de quelque chose que si on l’a vécue, qu’il n’y a de connaissance que dans la pratique. Je peux dire ce que je veux, mais la vraie critique du système théâtral, c’est ma pratique. Godard disait que la meilleure critique d’un mauvais film était de lui en opposer un meilleur.»

Milo Rau fait partie de ces dramaturges qui donnent leurs lettres de noblesse au théâtre contemporain, empoignant des sujets actuels avec une pertinence percutante. Convaincu de cette nécessaire imprégnation du réel, il nourrit ses projets africains par des séjours et des enquêtes sur le terrain et parvient à bousculer la situation politique locale, comme en République démocratique du Congo l’an dernier. Quand, dans «La reprise», il évoque un meurtre homophobe, son équipe parle aux tueurs emprisonnés. Mais il n’oublie pas les racines du théâtre occidental. «La tragédie grecque, c’est toujours quelqu’un qui a vu quelque chose et qui la raconte sur scène, où il ne se passe rien. Mais il doit avoir vu. Quelle est la légitimité de l’acteur si elle se cantonne au fait que je le paie pour dire ce que je veux? Elle n’est pas bien grande.»

De Gand à Mossoul

Multipliant les projets – de films, de pièces, de rassemblements politiques – qui vont bientôt le faire repartir en Irak jusqu’à Mossoul, il applique ses idéaux à Gand, où il embauche un maximum de personnel d’origine étrangère ou cherche à produire des pièces plus légères, moins chères mais plus mobiles. «Parfois cela ne marche pas, ironise sa dramaturge attitrée, la Fribourgeoise Eva-Maria Bertschy. Il a peu d’imagination, alors il veut tester ses idées. Il faut acheter du matériel mais, si ça ne lui plaît pas, on abandonne tout.» Ses productions, d’une efficacité rare, portent cette qualité du «testé et approuvé».

Ceux qui dénoncent un metteur en scène dénué d’autocritique se leurrent: Milo Rau vient de rendre ses répétitions publiques. «Il y a parfois des clochards, raconte-t-il, mais cela casse le mythe du régisseur infaillible. Même si, à la fin, la pièce est d’un seul tenant, on voit bien que je me trompe souvent avant d’y arriver.»

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