Richard III, cerné d’étrange et de fantoches

ThéâtreLe Crochetan accueille la nouvelle création collective de Lambert-wild et Malaguerra, un tour de manège féerique mais inquiétant offert à Shakespeare dans un décor époustouflant.

Il y a du Méliès, du théâtre d’objets, du spectacle de marionnettes dans ce «Richard III», qui regorge d'inventivité.

Il y a du Méliès, du théâtre d’objets, du spectacle de marionnettes dans ce «Richard III», qui regorge d'inventivité.

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Morceau de bravoure du répertoire, Richard III ne cesse de fasciner les artistes. Rien qu’en France, à quelques mois d’intervalle, le héros démoniaque et ambitieux de Shakespeare a inspiré Thomas Ostermeier: l’été dernier à Avignon, le metteur en scène allemand en a fait un bouffon maléfique et magnifique. A Rennes, en octobre, Thomas Jolly insufflait à l’œuvre de jeunesse du dramaturge anglais un univers punk et vampiresque.

Décor vivant

Ni musique techno ni décor d’acier au Théâtre du Crochetan, à Monthey, d’ici deux semaines. Du 11 au 14 mai, le roi meurtrier se retrouvera, cette fois-ci, invité à une grande fête foraine, dans un spectacle singulier qui fera date. Grâce à l’audace de ses créateurs, qui ont réduit la quarantaine de rôles originaux à quelques protagonistes essentiels, grâce à l’incroyable partition composée par le duo de comédiens, grâce à un surprenant décor qui s’anime littéralement pour donner vie à certains personnages. Et faire de ce Richard III (sous-titré Loyaulté me lie) un étrange et ludique voyage, entre train fantôme et épopée théâtrale. Sur scène, deux acteurs se racontent l’histoire du cruel usurpateur avide de pouvoir. Ils sont habités par une fable qui les dépasse.

Après une tournée en France et en Belgique, le théâtre montheysan accueille – pour les rares dates suisses annoncées à ce jour – cette version fantasmagorique imaginée par Jean Lambert-wild, directeur du Centre dramatique national du Limousin. Une œuvre collective créée à Limoges en janvier, en étroite collaboration avec le metteur en scène suisse Lorenzo Malaguerra, directeur de la salle valaisanne, qui a supervisé le jeu d’acteurs, avec le traducteur Gérald Garutti, mais aussi avec le scénographe Stéphane Blanquet ou encore la comédienne Elodie Bordas. La Genevoise donne la réplique au tyran sanguinaire, incarné par Lambert-wild, et endosse, à elle seule, une quinzaine de rôles, de Lady Anne à l’écuyer, du duc de Buckingham aux enfants de Clarence…

Technologies et tradition scénique

La performance impressionne. Elle dévoile les talents de travestissement d’une Elodie Bordas qui se démultiplie durant deux heures, modulant ses voix d’une réplique à l’autre, changeant de costumes en un tour de main, assurant aussi la «mise en action» de nombreuses animations. Car si Richard III incarne le mal sous les traits d’un clown – inquiétant de monstruosité autant que d’humanité –, certains adversaires ou victimes apparaissent en poupées géantes ou à travers d’astucieux mécanismes qui dévoilent petit à petit les secrets dissimulés dans un castelet géant. Véritable carrousel salon, qui compartimente les espaces et se transforme au gré de la représentation.

Imaginez! Des ballons de baudruche ou éléments du décor qui interagissent, une roue de phénakistiscope qui démultiplie les visages, des figurines ensanglantées qui surgissent d’un rideau, des barbes à papa bavardes… Tout une machinerie qui convoque nouvelles technologies et, surtout, tradition scénique. «S’attaquer à un texte de Shakespeare force à se poser des questions sur la manière avec laquelle on travaille aujourd’hui, sans théâtre élisabéthain, confiait Lorenzo Malaguerra, juste avant la dernière représentation bruxelloise, fin février. Pour des questions économiques, nous avons choisi une option radicale centrée sur deux comédiens. Jean a, quant à lui, souhaité faire appel à des effets techniques pour créer de l’étrangeté, pour amener du burlesque, voire du grinçant, dans cette tragédie, et de la bizarrerie dans l’esthétique de Shakespeare. Mais nous avons veillé à cultiver une dimension artisanale archaïque, même quand les procédés reposent sur de l’informatique. Il ne s’agissait pas de plaquer des effets technologiques au décor, mais de voir comment celle-ci pouvait, elle-même, participer à la théâtralité et renforcer la déliquescence dans laquelle l’univers du clown s’enfonce.» (24 heures)

Créé: 26.04.2016, 21h53

Jean Lambert-wild

Le comédien et metteur en scène français est à l’origine de cette nouvelle adaptation de «Richard III», un projet imaginé avec le metteur en scène Lorenzo Malaguerra et, côté scénographie, avec son complice l’artiste Stéphane Blanquet. Ensemble, ils ont créé un décor-mécanique qui s’anime ou devient surface de projection pour donner vie à certains personnages shakespeariens. Une autre curiosité: l’armure en porcelaine de Limoges, carapace fragile réalisée par Christian Couty. (Image: Tristan Jeanne-Valès)

Elodie Bordas

La comédienne genevoise incarne une myriade de personnages, tant féminins que masculins. Tout au long du spectacle, elle se métamorphose, change de voix ou de costume, brandit des fantômes protéiformes pour donner la réplique au tyran sanguinaire, un clown boiteux qui s’enfonce dans le tragique plus il réussit son ascension politique. Troisième personnage de ce surprenant «Richard III»? Le décor rouge et émeraude, un castelet qui devient un Palais des Merveilles. (Image: Tristan Jeanne-Valès)

Critique

«Richard III», version Lambert-wild, Malaguerra et Cie, regorge d’inventivité. A la fois intemporel et moderne – grâce, entre autres, à une traduction qui cultive la poésie du texte original –, ce spectacle réussit à pointer la fragilité du machiavélique ambitieux. En clown cruel mais attachant, Jean Lambert-wild excelle à faire surgir le monstre pathétique qui torture son personnage. Il est servi avec brio par Elodie Bordas. Et par l’incroyable décor de saltimbanque qui entretient la connivence avec le public. Il y a du Méliès, du théâtre d’objets, du spectacle de marionnettes… dans ce «Richard III» jubilatoire malgré ses longueurs. Les trouvailles mécaniques et visuelles auraient pu n’être qu’un gadget. Au final, cet artisanat soutient le propos et n’étouffe jamais les comédiens. Qui doivent, par contre, affronter une langue shakespearienne et une cosmogonie de personnages très denses. Parfois difficilement identifiables.

Monthey, Théâtre du Crochetan
Ma 10 mai, me 11, je 12 et ve 13 (20h); sa 14 (19h)
Rés.: 024 475 79 09

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