Sans rires, Boulimie joue son avenir en coulisses

ThéâtreLa scène lausannoise dédiée à l’humour va changer de capitaine. L’ancienne direction a été poussée vers la sortie. Huit candidats sont en lice.

Avant d’installer ses 150 fauteuils à la place Arlaud en 1970, le théâtre Boulimie, né à l’Université de Lausanne du nom du premier spectacle de Lova Golovtchiner, a été le cabaret officiel de l’Exposition nationale de 1964.

Avant d’installer ses 150 fauteuils à la place Arlaud en 1970, le théâtre Boulimie, né à l’Université de Lausanne du nom du premier spectacle de Lova Golovtchiner, a été le cabaret officiel de l’Exposition nationale de 1964. Image: MARIUS AFFOLTER

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Une petite révolution se jouera bientôt du côté de la place Arlaud. Alors que le traditionnel spectacle de décembre de Boulimie joue une fois de plus les prolongations – «Que la vie est simple quand elle n’est pas compliquée», avec Frédéric Gérard mais sans son complice Kaya Güner, qui a quitté le bateau en septembre dernier –, une procédure de nomination pour une nouvelle direction pour le théâtre créé en 1970 par Lova Golovtchiner et Martine Jeanneret bat son plein. Dimanche soir, la poignée de candidats encore en lice – et sélectionnée parmi plusieurs dizaines de candidatures arrivées sur la table du conseil de fondation – a rendu sa copie écrite, détaillant projet artistique et plan financier à l’intention d’un comité de sélection ad hoc.

La concurrence est réelle pour décrocher la casquette de capitaine de cette institution qui distille l’humour depuis un demi-siècle près de la Riponne. La discrétion est de rigueur mais huit candidats seraient encore en lice et plusieurs noms reviennent avec insistance (lire en encadré). Autant de personnalités et de profils différents qui empêchent tout pronostic quant à la programmation future. Seule certitude, celle-ci sera différente du programme artistique défendu depuis 2013 par Kaya Güner et Frédéric Gérard, le duo de directeurs qui a implosé quelques semaines avant que le conseil de fondation n’officialise sa volonté de remettre leur poste au concours.

Un avenir réclamé avec force

Plus qu’un renouvellement, c’est une redéfinition importante de la mission attribuée à cette vénérable institution dédiée à l’humour qui est espérée. Elle est subventionnée à hauteur de 335000 francs par la Ville de Lausanne et, jusqu’il y a peu, de 150000 francs par le Canton. L’ambition des pouvoirs publics (mais aussi de beaucoup d’artistes) est de voir cette scène devenir un véritable épicentre de l’humour romand, comme elle l’a été régulièrement durant les quarante-trois ans du règne des créateurs des lieux. Mais bien moins depuis l’arrivée aux commandes de leurs fils spirituels.

Ces derniers mois, les pressions étaient d’ailleurs très fortes pour qu’un nouvel avenir puisse se dessiner à Boulimie. En début de saison, le Canton a réduit son soutien financier annuel de 50'000 francs, une somme ramenée à 25'000 francs après négociation d’un calendrier sur trois ans. Officiellement, un choix justifié «pour raison budgétaire» et afin d’aligner cette aide sur celle octroyée au Théâtre Montreux-Riviera dédié, quant à lui, à la comédie. Plus confidentiellement, de nombreux observateurs ont lu dans cette décision une claire volonté de provoquer un sursaut. Car, de l’avis unanime, et bien au-delà du cercle des autorités gérant les subventions, la direction en place n’avait pas tenu ses promesses. Ou, du moins, «aurait pu faire mieux».

«Boulimie vivait trop sur son histoire et son patrimoine alors que le domaine de l’humour se développe dans de nombreuses directions»

Certes, les spectacles programmés à Boulimie ont toujours fait le plein. Mais rares sont les productions qui – à l’instar d’un «Tour du monde en 80jours», monté en 2011 et tourné partout dans le pays – ont fait rayonner l’enseigne et son savoir-faire. «Dans ce qu’elle a réalisé, la direction n’a pas démérité, assurait il y a quelques semaines Nicolas Gyger, adjoint de la cheffe du Service des affaires culturelles vaudoises, mais on peut estimer qu’elle n’a pas su accompagner ou suivre le mouvement de fond qui traverse la scène de l’humour depuis quelques années. Boulimie vivait trop sur son histoire et son patrimoine alors que le domaine de l’humour se développe dans de nombreuses directions. Qu’un seul spectacle y reste trois-quatre mois à l’affiche n’était plus très juste.»

Ces critiques étaient récurrentes depuis de nombreuses années côté scène artistique. On reproche la création de spectacles conduits essentiellement par les directeurs. La «Nouvelle Revue de Lausanne» qui a vu le jour l’an passé à Boulimie, sous la houlette de Blaise Bersinger, est d’ailleurs une exception. Et celle-ci a déménagé aux Terreaux pour son édition 2019. Beaucoup d’observateurs regrettent l’absence de prise de risque côté programmation – tout juste étoffée, dans les trous de calendrier, de quelques succès déjà clairement confirmés ailleurs. Un autre avis, unanime lui aussi, circule: le manque de diversité par rapport aux différents genres de l’humour. D’une seule voix, Ville et Canton martèlent: «L’humour est un genre intergénérationnel. Nous aspirons à un théâtre fédérateur de ce qu’est devenu l’humour, aujourd’hui et sous toutes ses formes.» Le bilan artistique est rude, sans appel.

«L’humour fait partie de l’ADN de ce théâtre mais on peut imaginer que la programmation de Boulimie décline différentes facettes de la discipline, détaille Michael Kinzer, chef du service lausannois de la culture. Et ce lieu ne doit plus forcément être dévolu qu’à une seule troupe. Il pourrait être un laboratoire, de «l’open mic» aux formes théâtrales les plus abouties. En jouant la carte de la création et celle de l’accueil, je suis persuadé que Boulimie peut être le moteur pour toute la scène romande. Un théâtre qui permettrait à de nouveaux talents d’émerger, qui deviendrait aussi le point de départ de projets susceptibles d’être diffusés à travers la Suisse, voire à l’étranger.»

À chacun sa «bonne idée»

Que pourrait devenir Boulimie dès la saison prochaine? «C’est le projet artistique proposé qui fera la différence», martèle la Ville. Du côté des candidats en lice, la discrétion est de mise. Selon les informations qui filtrent, les projets imaginés sont très variés. À chacun sa «bonne idée qui fera la différence». Boulimie pourrait ainsi prendre la forme d’une maison ouverte en permanence vers l’extérieur via le web (où seraient retransmises les répétitions, par exemple), d’une écurie qui regrouperait un certain nombre d’artistes en résidence tournante ou de sociétaires issus de familles différentes, d’une maison dont la mission s’élargirait à la formation théâtrale, d’un label de création qui n’hésiterait pas à exploiter d’autres salles en ville, comme celle du Vide-Poche (50places), à la Palud, pour des rendez-vous dédiés au stand-up et aux premières scènes ou d’autres plus volumineuses quand une création gagnerait en ambition. Nicolas Gyger d’avancer: «Un théâtre d’accueil? Un lieu de pure création? Le mélange des genres a fait ses preuves à Boulimie et cette maison devra rester ouverte sur ce qui se fait ailleurs.»

Les ambitions paraissent claires. Une fois la direction choisie, il faudra permettre au rêve du futur capitaine de se réaliser. Quid des efforts financiers qu’ils impliqueront? Le conseil de fondation en place, dans lequel siègent des membres étroitement liés à la direction «Gérard-Güner» ainsi que Lova Golovtchiner, ne devrait-il pas être renouvelé? «Cette question sera sans doute légitime mais, pour l’instant, laissons la procédure de nomination s’achever», note Nicolas Gyger. Les gens du milieu savent l’enveloppe financière à disposition insuffisante, que le lieu, certes aménagé avec passion, est dépassé en matière d’infrastructures techniques, sans vraies coulisses, avec une régie posée en bord de salle, etc. À la Ville de répondre: «C’est vrai que la subvention n’avait pas évolué depuis longtemps car le projet lui-même n’avait pas évolué, explique Michael Kinzer. Mais rien n’empêche que des discussions ne s’ouvrent selon le projet qui sera choisi. Celles-ci auront lieu une fois le processus de nomination achevé.» D’ici à la fin de l’hiver, la procédure devrait être terminée pour une entrée en fonction en juin.

Créé: 16.12.2019, 06h52

Huit candidats en lice

Le poste de directeur du Théâtre Boulimie, sis à la place Arlaud à Lausanne, attise les convoitises. Confidentialité oblige, rien n’est confirmé mais, selon nos informations, huit candidats le briguent.

Ils auraient passé la première sélection parmi des dizaines de dossiers analysés par un comité qui réunit des représentants de la Ville de Lausanne et du Canton de Vaud, du conseil de fondation, présidé par l’avocat Vert Luc Recordon.

Les noms qui circulent? Celui du grand frère de la scène humoristique romande, le Neuchâtelois Jean-Luc Barbezat, celui de l’actuel directeur resté seul aux commandes du théâtre, Frédéric Gérard, ou encore celui de Karim Slama, aux ambitions déjà déclarées il y a six ans lorsque les créateurs des lieux avaient passé le relais.

Sont également encore dans la course, selon nos informations, Michel Sauser, codirecteur du théâtre associatif 2.21 et responsable de formation théâtre à l’Espace Mont-Blanc, Sébastien Corthésy, le jeune auteur-producteur-agent de Thomas Wiesel, de la Revue de Lausanne ou encore de Jokers Comedy, ainsi que Thomas Lécuyer, auréolé de l’incroyable succès de feu le Lido Comedy Club dont la programmation humour est désormais hébergée au CPO.

Le poste allécherait également l’humoriste «valesco-veveysan» Frédéric Recrosio ainsi que son homologue valaisan Raphaël Mailler, créateur de la Belle Usine à Fully et agent de Yann Lambiel.

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