Sainte Angélica Liddell, martyre de l’art

PerformanceL'ardente Catalane donne en première suisse son sanglant solo «Te haré invencible con mi derrota», qui renoue avec Dalí et Buñuel.

Vengeant la destinée tragique de la violoncelliste Jacqueline du Pré, Angélica Liddell s’en prend rageusement à son instrument.?

Vengeant la destinée tragique de la violoncelliste Jacqueline du Pré, Angélica Liddell s’en prend rageusement à son instrument.? Image: SUSANA PAIVA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Qui contemple un plateau de théâtre organisé par Angélica Liddell verra une trinité d’images lui sauter aux yeux. L’image du Jeu: des poupées disposées sur un lit en attendant qu’un enfant leur donne vie avec le plus grand sérieux. Celle de l’Art: un tableau de Salvador Dalí, un plan de Luis Buñuel, aménagé selon les lois imbriquées de l’inconscient et du symbole. Et celle du Sacré: l’autel, préparé pour qu’un prêtre y célébrer sa liturgie en accomplissant des gestes mystérieux.

Erudite et sorcière

L’Espagnole tient aussi bien de la vieille femme, de l’iconoclaste et de la sorcière. Née en 1966, cette fille de militaire franquiste élevée dans la tradition catholique a eu tout loisir d’éprouver le chagrin, la violence, l’amour, le combat, bref le poids du vécu, avant de conquérir la scène tandis qu’elle aborde la quarantaine. Obéissant à ses propres canons surréalistes, elle n’hésite pas un instant à souiller, brutaliser, triturer ses références artistiques et musicales. Quant à son mysticisme, il prend le plus souvent la forme du sacrilège, ne serait-ce que par la posture sacrificielle qu’elle ne cesse d’adopter. C’est dire toute la rageuse créativité d’Angélica Liddell, sa complexité, ses pulsions contradictoires. Mais également son érudition, rarement évoquée chaque fois qu’elle s’en va méduser les quatre coins de l’Europe.

Le public genevois a pu suivre la courbe de son ascension des débuts à la récente consécration internationale. Dès 2011, le Théâtre Saint-Gervais révélait son initial El año de Ricardo. Deux ans plus tard, le sinisant Ping Pang Qiu y créait le débat. L’été passé, le Festival de la Bâtie dévoilait ses dernières créations, Primera carta de San Pablo a los Corintios et Esta breve tragedia de la carne. Chaque fois le même choc, le même court-circuit entre semblant et vérité. La même lave en fusion.

Te haré invencible con mi derrota (Je te rendrai invincible par ma défaite) ne fait que confirmer la cohésion de l’œuvre. Le déclencheur de ce solo créé en 2009? La mort prématurée, en 1987, de la violoncelliste prodige Jacqueline du Pré, due à une sclérose en plaques. La musicienne avait 42 ans: l’âge où Angélica décide de devenir son ange et d’expier son mal par la rédemption scénique.

Expiation d’une douleur

La douleur en question se fait physique quand Liddell se taille des stigmates à l’aide d’une lame de rasoir, fracasse la table d’harmonie d’un violoncelle ou tire sur un portrait de Jackie au pistolet de paintball. Elle se fait morale quand elle hurle à la mort, projette ses crachats ou se tord à terre. Esthétique quand elle diffuse à plein tube le concerto d’Edward Elgar, brûle au chalumeau une main de cire ou tend des cordes depuis quatre instruments alignés pour former de son corps une volute de plus. «Si tu vas me faire souffrir, supprime donc ma rébellion, rends-moi au moins soumise!» implore-t-elle à dieu. Dans les plus impures règles de l’art: aussi les âmes non perdues s’abstiendront…

Te haré invencible con mi derrota Théâtre Saint-Gervais, sa 23 jan. à 19 h, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

Créé: 21.01.2016, 19h35

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.