Sébastien Barrier a exorcisé son bégaiement d’enfant grâce à la scène

ThéâtrePoétiquement fêlé, ce Pierrot sublime son spleen dans ses spectacles musicaux. Portrait d’un saltimbanque inséparable de son matou nomade, de passage à Vidy ce week-end.

Sébastien Barrier mène une vie de saltimbanque avec son chat «Wee-Wee».

Sébastien Barrier mène une vie de saltimbanque avec son chat «Wee-Wee». Image: PHILIPPE MAEDER

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Il s’exprime avec une hâte inquiète comme s’il craignait de s’égarer dans le méandre de ses pensées. D’omettre l’essentiel. Sébastien Barrier, finaud jongleur des mots, a fait de la parole l’exutoire de sa timidité. Gamin déjà, il était «pressé de dire». Trop. Cet empressement logorrhéique entraîne un bégaiement qu’il conjure en faisant le clown dans la cour de récré. Pour lui, parler est alors à la fois «un moyen d’exister et une torture». «Sur scène, quand je suis stressé, ça revient parfois», raconte-t-il, passant sa main dans sa crinière poivre et sel. Personnage tout en contrastes, poétiquement fêlé, le saltimbanque au visage émacié abreuvera ce week-end le Théâtre de Vidy de «Savoir enfin qui nous buvons», ode de six heures à ses amis vignerons et à l’état doux-amer d’ébriété qui lui est (trop) familier (lire encadré).

On le rencontre par un froid dimanche de février à Vidy, à peine achevée la dernière représentation de «Gus», fantaisie musicale contant les aventures du chat mélancolique de son complice de scène, le musicien Nicolas Lafourest, et de «Wee-Wee», son matou nomade. «Je l’ai récupéré à Calais et, depuis, il me suit partout!» Une fois la photo prise, dans leur camionnette aux allures de caverne d’Ali Baba, le félin arborant une robe blanche et rousse se faufile fissa entre les sièges pour grignoter quelques croquettes. Sébastien Barrier et «Wee-Wee» forment un sacré binôme, sillonnant allègrement les routes, de ville en ville, de théâtre en théâtre.

Besoin pathologique d’exister

Une vie de bohème. D’ailleurs Sébastien Barrier ne s’est jamais vraiment senti chez lui nulle part. «J’ai grandi au Mans, que j’ai adoré quitter à 20 ans. C’était une ville coincée entre la Bretagne et Paris, perdue, qui se cherchait. Et moi j’étais un peu comme elle. J’aimerais bien me réconcilier, un jour.» Une enfance cabossée? Pas vraiment. Juste un besoin d’exister. «Mes parents étaient des travailleurs sociaux, ils m’ont recadré avec beaucoup de douceur. Sans cette bienveillance, j’aurais sûrement fini en taule!»

À défaut de taule, donc, il s’élance sous les chapiteaux. Un passage au Lido, centre des arts du cirque de Toulouse. Il se souvient: «Il y avait quinze places, on n’était que cinq candidats à se présenter. Il va sans dire qu’on a tous été brillamment reçus!» Formé auprès d’un prof qui l’initie aux arts de la rue, il bricole ses premiers «spectacles bordéliques», montés avec des copains. «J’ai eu de la chance, j’ai commencé assez vite à vivre de mon métier. Le système des intermittents m’a beaucoup aidé.» En 2005, il cofonde le GdRA (Groupement de recherche artistique) avec Christophe Rulhes et Julien Cassier. Se brouille après sept ans de recherches scéniques. Et claque la porte.

«Mes parents étaient des travailleurs sociaux, ils m’ont recadré avec beaucoup de douceur. Sans cette bienveillance, j’aurais sûrement fini en taule!»

Pendant ces années, il «met au monde» son alter ego, Ronan Tablantec, qu’il promène dans les rues comme sur les planches des théâtres nationaux. «Ce personnage est né pas à pas, à la suite d’accidents. J’ai toujours aimé jouer dans la rue car c’est une manière d’aller chercher le public là où il est. J’avais ce paradoxe de faire la manche avec Tablantec, alors que je n’avais pas besoin de le faire. C’est lié à mon besoin pathologique et enfantin d’exister. De cette pathologie, j’ai fait mon métier.»

Personnage trouble, oscillant entre fiction et réalité, Ronan Tablantec a fini par envahir Sébastien Barrier. Par besoin de respirer, d’explorer d’autres territoires, il s’en détache. «Beaucoup de gens n’ont pas voulu que je fasse disparaître ce type… qui n’existe pas!» Sébastien Barrier, lui, est toujours habité par cette nécessité de jouer, de faire le clown. Il accompagne ses paroles de gestes, parfois grandiloquents, souvent inquiets. «Mes parents m’ont toujours dit, à mon frère et à moi: «Faites ce que vous voulez, pourvu que vous soyez heureux.» Depuis quelques années, je doute un peu de cette injonction.» Le saltimbanque est torturé, mais tellement touchant. (24 heures)

Créé: 01.05.2018, 16h23

Ode aux vignerons…et à la cuite

Farceur, Sébastien Barrier qualifie avec malice «Savoir enfin qui nous buvons» de «spectacle saoulant». Au propre parce qu’il y déverse un flot de paroles pendant six heures; au figuré parce qu’il convie le public à déguster le nectar des sept vignerons dont il brosse le portrait. «Des gens drôles, grands parleurs comme moi, vivants», rencontrés en 2009 lors d’un salon des vins naturels près de Rennes. S’avouant «grand buveur», l’artiste s’est noué d’amitié avec ces amoureux du vin produit le plus naturellement possible.

Ces soirées inoubliables noyées dans le rouge jusqu’à l’ivresse l’ont conduit à leur consacrer une pièce de théâtre musicale. Une ode aux vignerons… et à la biture! «Oui je fais l’éloge de la cuite, mais en même temps je me demande pourquoi on en a tant besoin.» Un spectacle «sur l’amitié avant tout», inoubliable dans son riche parcours. Alors, même si l’usure commence à poindre après 300 représentations, le comédien le joue toujours avec la même alacrité. Quant aux textes, ils ont été publiés chez Actes Sud.

Infos pratiques

Lausanne, Théâtre de Vidy
Sa 5 mai (17 h), di 6 (15 h 30)
Rens. 021 619 45 45
www.vidy.ch

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