Soufflez ce texte qui m’échappe!

ThéâtreDans «Sopro», Tiago Rodrigues rend hommage à l’art du souffleur. Aujourd’hui, comment les acteurs font-ils face au blanc?

Cristina Vidal (au centre), souffleuse au Théâtre national de Lisbonne, joue son propre rôle dans «Sopro».

Cristina Vidal (au centre), souffleuse au Théâtre national de Lisbonne, joue son propre rôle dans «Sopro». Image: Christophe Raynaud de Lage

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Ils le redoutent comme la peste. Cet instant d’infinie solitude où les mots rechignent à sortir. Certains en cauchemardent. Le trou de mémoire, hantise du comédien! Pendant longtemps, les acteurs dirigeaient alors leur regard vers le trou du souffleur où se tapissait l’homme ou la femme qui, texte à la main, sauvait la situation.

Mais aujourd’hui son rôle tend à être relégué aux métiers d’antan. Cristina Vidal, elle, a consacré une grande partie de sa vie à susurrer des mots à des comédiens en perdition au Théâtre national de Lisbonne. Quand Tiago Rodrigues en a repris les rênes, il a vite repéré cette figure de l’ombre. Et lui a consacré une pièce, «Sopro», à l’affiche du TBB d’Yverdon ce soir et demain, puis en mai au Théâtre de Vidy.

«Nous sommes une espèce en voie d’extinction.» Sous la plume du poète lisboète, Cristina Vidal se raconte. Pour la première fois, elle se tient sur scène, sous les projecteurs, face aux spectateurs. «Il restera toujours un espoir, une lueur de doute. Peut-être qu’un jour quelqu’un verra de nouveau apparaître un souffleur, une ombre qui se déplace dans l’obscurité. L’onde d’un murmure qui traverse l’éther de la scène.»

Radio Nostalgie dans l’oreillette

Historiquement, dès l’époque moderne, le souffleur est lié aux impératifs de la troupe. Les acteurs alternant les rôles comme on change de chemise, le trou de mémoire menaçait. Aujourd’hui, le métier n’existe plus guère que sous les traits d’un régisseur qui murmure les répliques au comédien à travers une oreillette. Le procédé est toutefois peu courant et souvent mal perçu (lire encadré). «Je trouve que cela enlève du charnel, du collectif, tellement essentiel au plateau; pour moi, cela doit rester une béquille», commente Jean-Luc Borgeat. Néanmoins, le dispositif s’impose parfois, lorsqu’un acteur est âgé ou malade, ou qu’un artiste reprend un rôle au pied levé. «J’ai joué avec un partenaire qui avait remplacé un interprète et jouait donc avec une oreillette, se souvient le comédien vaudois. Il y avait des interférences et il entendait Radio Nostalgie en même temps que le texte!»

Reste que la disparition du souffleur laisse l’interprète dans sa solitude face au blanc. Et à ses angoisses. Comment les appréhendent-ils avant de monter sur scène? «Pour moi, le trou de mémoire est un passage initiatique, confie Émilie Charriot, metteuse et scène et comédienne. Un moment où l’on se demande: «Mais pourquoi je fais ce métier, devant ces gens?» Et en même temps cela permet à notre ego d’en prendre pour son grade. On n’est qu’un être humain avec un cerveau et on ne maîtrise pas tout. Dans le fond, c’est un bon exercice pour l’ego. Et pour le lâcher-prise.»

Si redouté soit-il, le blanc resserre aussi les liens des partenaires sur scène. Franck Semelet se souvient de l’un de ces moments où lui prit l’envie de s’enfoncer six pieds sous terre. «Il y a une dizaine d’années, j’ai eu un trou face à Yves Jenny, qui me posait une question. J’étais désemparé. Yves m’a alors pris les épaules et il m’a reposé calmement la question, en me regardant droit dans les yeux. Il avait compris ce qui m’arrivait et m’a sauvé la mise», raconte le comédien, actuellement à l’affiche de «Kvetch», au Pulloff.

Mais les artistes ne sont pas les seuls à craindre les blancs. Les mésaventures scéniques donnent aussi des sueurs froides aux régisseurs. «Nous devons lancer des tops à partir de telle ou telle réplique. On attend que l’acteur prononce un mot pour lancer une lumière, par exemple. Et quand ce mot ne vient pas, ça devient compliqué, sourit Pascal Ravel, directeur technique du TBB. Cela arrive fréquemment. C’est pour cela qu’en général le technicien suit les répétitions.»

L’accident de mémoire rappelle et révèle de facto ce qui fait la magie du théâtre: l’instantanéité. Cette prise directe avec le présent. «Les blancs que j’ai vécus ou auxquels j’ai assisté étaient souvent liés à des événements extérieurs, une ampoule de projecteur qui explose, un accessoire qui n’est pas à sa place», relate Jean-Luc Borgeat. Georges Grbic, directeur du TBB, met quant à lui en lumière le moment de fragilité que génère le trou de mémoire. «Le rapport au texte, à la parole incarnée, est ce qui nous amène au plus près du rapport à l’autre. D’ailleurs, le souffleur donnait une distance au jeu. Cela pose la question de l’incarnation du comédien.»

Créé: 10.03.2019, 20h57

Infos pratiques

Yverdon, Théâtre Benno Besson

Lu 11 mars et ma 12 (20h)

Rens. 024 423 65 84

www.theatrebennobesson.ch


Lausanne, Théâtre de Vidy

Me 15 mai (20h), je 16 (19h) et ve 17 (20h)

Rens. 021 619 45 45

www.vidy.ch

Un souffleur au XVIIIe siècle. (Image: LDD)

Depardieu et son oreillette

À l’automne 2004, l’affaire fait grand bruit dans le milieu du théâtre parisien. À l’affiche de «La Bête de la jungle», l’immense Gérard Depardieu donne
la réplique à Fanny Ardant avec une oreillette. Scandale, clament certains!

Le miracle du théâtre, de la parole incarnée, peut-il avoir lieu si le comédien n’est pas habité par son texte? Jacques Lassalle, metteur en scène du spectacle, vient à la rescousse de sa vedette. Il écrit dans son «Journal de répétition» publié dans «La Revue littéraire»: «Ce n’est pas l’acteur qui se souvient de son texte, c’est le texte qui se rappelle à lui, l’encercle, le submerge, l’oblige à l’accueillir, le retraiter autrement, dans la couleur, l’humeur du jour, en double écoute, celle cachée de l’émetteur et celle sur la scène du ou des partenaires.»

Dix ans plus tard, Depardieu donnera une explication plus triviale à son recours au dispositif: il était bourré. «Il m’est arrivé de tenir à peine debout pendant les représentations […]; même l’oreillette que je devais porter pour être capable de dire mon texte tombait par terre», confiait-il à Télérama.

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