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ThéâtreUn spectacle né dans les effluves d’absinthe

Le metteur en scène londonien Dan Jemmett dirige Omar Porras dans «La dernière bande» de Beckett. Interview.

Dan Jemmett est déjà venu à plusieurs reprises en Suisse romande, notamment avec «Presque Hamlet».
Dan Jemmett est déjà venu à plusieurs reprises en Suisse romande, notamment avec «Presque Hamlet».
ODILE MEYLAN

Les effluves embaumants de l’absinthe. Une conversation surréaliste entre deux artistes bien imbibés. Une gueule de bois monumentale. Et, quinze ans plus tard, l’éclosion d’un spectacle.

Dan Jemmett maîtrise l’art du récit. Vêtu d’un jogging un brin débraillé (mais ensuite tiré à quatre épingles devant le flash de la photographe), habité d’un flegme tout British, le grand metteur en scène londonien nous conte la genèse, diablement savoureuse, de sa nouvelle création, La dernière bande de Beckett, qu’il dévoile du 14 novembre au 3 décembre au TKM, à Renens. Une aventure artistique autant qu’humaine entre deux grands hommes de théâtre: Omar Porras en scène, Dan Jemmett en chef d’orchestre.

Comment est né le projet de monter ce texte avec Omar Porras?

Omar et moi nous sommes rencontrés il y a une quinzaine d’années au Théâtre de Vidy, alors qu’on présentait chacun une pièce. Un soir, après une représentation, on a bu de l’absinthe. De la vraie. Je ne me souviens plus de l’origine de notre discussion, mais on a parlé de Jarry, on était complètement allumés par l’alcool, puis j’ai évoqué La dernière bande, de Beckett. Je lui ai dit: «Tu devrais jouer ce texte!» Le lendemain, je me suis réveillé avec une gueule de bois terrible, comme si j’allais mourir! Depuis, on s’est recroisés de temps en temps sur les routes, c’est devenu une blague. On se disait: «Alors on la monte quand, cette Dernière bande?» Et finalement, quand il est arrivé au TKM, on a fixé un rendez-vous.

Pourquoi avez-vous imaginé Omar Porras dans le rôle de Krapp, qui a tout de même 70 ans?

J’ai vu quelque chose dans son théâtre – à l’époque il présentait son Ay! QuiXote d’après Cervantès – qui m’a fait faire le lien avec le personnage de Krapp. J’ai aussi un rapport particulier avec ce texte à travers mon père, qui a été comédien. J’ai pensé à lui quand je l’ai lu pour la première fois, à l’Université. Il est mort peu après. Peut-être que, pour moi, il n’y avait plus de «vieil» acteur possible pour jouer Krapp.

Krapp est un clown triste. Comment dessiner le personnage sans tomber dans la caricature?

La manière dont Beckett décrit Krapp se rapproche de la notion de numéro. J’ai peut-être mis la figure de clown encore un peu plus en avant. Parce qu’Omar et moi sommes tous les deux fascinés par le clown. Mais Beckett n’en fait pas un personnage simplet, il est dans un registre plus philosophique. Cela dit, pour moi le côté populaire du clown reste important. Je peux être émerveillé par un vieux numéro, avec ses ressorts traditionnels.

Quelle est selon vous la substance de «La dernière bande»?

Je crois – peut-être que j’ai tort – que la pièce parle avant tout du choix de la vie artistique. Il est question d’un écrivain, mais cela pourrait être un metteur en scène, ou un clown. Krapp a choisi l’écriture au détriment de l’amour, mais il a quand même échoué. Cela me fait penser au film Les chaussons rouges(ndlr: du réalisateur britannique Michael Powell, sorti en 1948). La fin est terrible: l’héroïne quitte le ballet, auquel elle a tout sacrifié, et dit: «J’ai choisi la vie.» Et on lui répond: «Mais la vie n’est pas importante.»

La langue de Beckett est laconique et minimaliste. Une contrainte?

C’est une expérience peu banale pour nous. Le théâtre d’Omar comme le mien sont très libres dans l’adaptation. J’ai l’habitude de dire: «Bon, ça, on oublie.» On ne peut pas faire cela avec Beckett car il a créé sa propre dramaturgie. La construction du texte, son tempo, les pauses, tout cela fonctionne comme une horloge. Il n’y a peut-être pas d’autre écrivain qui ait créé à ce point ses pièces comme des objets. En fait, il n’écrit pas qu’un texte, il écrit une maquette de théâtre.

Justement, comment imprimez-vous votre style dans ce texte exigeant?

On cherche – et on trouve! – nos petits moments de liberté entre les mots, dans les interstices. Un chef d’orchestre doit respecter rigoureusement la partition, mais son interprétation de l’œuvre ne ressemblera jamais à celle d’un autre. Je suis par exemple allé plus loin dans le décor, le lieu de vie du personnage. Beckett évoque simplement «turne (ndlr: logement misérable) de Krapp». Cela reste assez abstrait.

Dans la pièce, Krapp écoute une bobine enregistrée trente ans en arrière et interagit avec son «moi» d’alors. Comment traitez-vous cette mise en abyme?

On a commencé en enregistrant la voix d’Omar. Mais, en écoutant la bande pendant les répétitions, on se rend compte qu’il faudrait plutôt le dire de telle ou telle manière. Alors on réenregistre. Il va bien falloir s’arrêter, mais c’est infini! D’un point de vue philosophique, cette mise en abyme est fascinante. Beckett joue avec l’incarnation de la voix. C’est un peu un oracle à l’envers. Krapp écoute sa voix du passé et essaie de comprendre son avenir à travers ce qu’il entend.

Pensez-vous monter d’autres textes de Beckett?

Non. J’aime beaucoup Beckett, je l’ai beaucoup lu et j’ai vu plusieurs mises en scène. Je reconnais quelque chose de notre monde en lui. Mais ce n’est pas un auteur facile, on entre dans un tunnel émotionnellement beau, mais sombre.

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Renens, TKM Du 14 nov. au 3 déc. Rens. 021 625 84 29 www.tkm.ch

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