Stanislas Nordey ou l’art de rester en éveil

ThéâtreL’homme de théâtre revient à Vidy avec «Qui a tué mon père» d’Edouard Louis. Rencontre.

Stanislas Nordey interprète et signe la mise en scène de «Qui a tué mon père», créé en 2019 au Théâtre de La Colline à Paris.

Stanislas Nordey interprète et signe la mise en scène de «Qui a tué mon père», créé en 2019 au Théâtre de La Colline à Paris. Image: JEAN-LOUIS FERNANDEZ

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Il arrive tout sourire, admire le soleil matinal, prend place sur la terrasse du Théâtre de Vidy. Rien ne laisse imaginer que Stanislas Nordey a fait six heures de route dans la nuit de dimanche à lundi. «J’ai joué «Architecture» de Pascal Rambert à Bologne hier soir, et me voilà à Lausanne pour «Qui a tué mon père» d’Édouard Louis.» Le comédien et metteur en scène de 53 ans désarçonne. Par sa personnalité ondoyant entre retenue et ferveur, entre douceur et exaltation. Chez lui, pas de place pour l’ennui. Il remplit le vide de paroles qu’il débite dans un flot mélodieux. À peine a-t-il avalé une gorgée de son expresso qu’il évoque déjà un prochain rôle, «Mithridate» de Racine. «J’ai toujours quatre ou cinq textes dans la tête, je suis un homme à tiroirs, sourit le directeur du Théâtre national de Strasbourg. J’ai besoin de mouvement car le grand danger pour un artiste est le savoir-faire. C’est ma hantise. Si j’avais un dicton, ce serait de rester en éveil.»

L’intime et le politique

Parmi les quatre ou cinq textes du moment, «Qui a tué mon père» prend le dessus jusqu’à jeudi à Vidy. Seul en scène, Stanislas Nordey s’empare de ce soliloque qu’Édouard Louis, coqueluche de la littérature française depuis «En finir avec Eddy Bellegueule», a écrit pour lui. Il raconte: «J’avais donné une lecture de son roman «Histoire de la violence» au TNS et je l’avais invité. On a festoyé et, à la fin du repas, je lui ai dit: «Si tu as envie d’écrire quelque chose pour le théâtre, tu es le bienvenu.» La proposition n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd: un an après, Édouard Louis lui envoie un mail. En pièce jointe, le texte de «Qui a tué mon père». Et ce petit mot: «Si ça te plaît, c’est à toi.» Stanislas Nordey dévore ce monologue poignant, lettre d’amour d’un jeune homme à son père, récit d’une relation tourmentée à la figure paternelle, cet homme rude et violent dont le corps a été broyé par les inégalités sociales. «En lisant ce texte, j’ai tout de suite senti que c’était une langue que je voulais dire.» Car, chez Nordey, le «dire» a valeur de mantra.

Son théâtre repose sur le texte dans sa dimension sacrée. Ses choix se portent toujours sur des écrits contemporains qui, dans leur structure, leur langue, leurs errances, lui opposent une résistance. «Ce qui m’intéresse, c’est de me heurter à la difficulté et à la résoudre.» Quel est-il, cet obstacle, dans le texte d’Édouard Louis? «Quand je l’ai lu, j’ai remarqué qu’il avait bougé quelque chose dans son écriture, que la langue était plus orale. Mais il n’y avait pas de structure théâtrale évidente. La difficulté tient surtout dans la bascule entre l’intime et le politique. Il ne fallait pas que ça devienne un meeting politique, ni une histoire de famille.»

Jouer avec les morts

Autre contrainte, autre défi: Stanislas Nordey n’a plus l’âge du rôle. «J’ai dit à Édouard: j’ai l’âge de ton père! Il m’a répondu que cela n’avait aucune importance. Il avait raison. On peut monter sur scène et penser qu’on a 8 ans. Alors on a 8 ans. C’est cela la magie de l’acteur.» Il a fallu veiller, aussi, à ne pas singer Édouard Louis. Le comédien sourit: «J’ai longtemps répété avec une perruque blonde! L’idée était de faire le lien entre sa personnalité et la scène. Mais cela ne fonctionnait pas.» La réussite du spectacle tient en grande partie dans cette distance.

Ironie du sort, Stanislas Nordey a monté ce texte au moment où il a renoué avec son propre père, le cinéaste Jean-Pierre Mocky. «Un pur hasard! Ma mère (NDLR: l’actrice Véronique Nordey) est décédée le 29 novembre 2017, j’ai reçu le texte le 6 décembre et j’ai revu mon père le 22 décembre, après trente-trois ans.» Ce vécu infuse la création. «Quand on dit «papa» sur un plateau, on pense forcément au sien. Cela apporte d’autres couleurs au jeu.» Décédé en août dernier, Jean-Pierre Mocky continue de hanter la pièce. «Cela change la manière dont le texte circule en moi. On joue beaucoup avec nos morts, les accidents de la vie sont des moteurs extraordinaires pour l’acteur.» Invoquer les fantômes sur le plateau pour leur redonner vie. «Il n’y a pas de tristesse. Au contraire, c’est joyeux. C’est beau de pouvoir les faire renaître.»

Créé: 24.02.2020, 20h30

Lausanne, Théâtre de Vidy

Jusqu’au 27 fév.
www.vidy.ch

Critique

Lettre au père et diatribe politique

La trame de «Qui a tué mon père» tient en une phrase: «L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.» Dans ce soliloque entremêlant récit de vie, réflexions philosophiques et attaque fiévreuse contre les élites politiques, Édouard Louis part de l’intime pour toucher à l’universel. Le jeune écrivain écrit une lettre d’amour à ce père qui masque ses failles derrière la rudesse, cet ouvrier dont les os ont été brisés par le travail en usine. Peu à peu, l’adresse au père se mue en diatribe à l’encontre d’une politique broyant les corps des plus pauvres.

Bouleversant de sincérité, le texte ouvre toutefois la voie à plusieurs écueils une fois porté à la scène. Il fallait un Stanislas Nordey pour débusquer les obstacles de ce terrain miné. Le pathos, d’abord. Alors qu’une interprétation trop réaliste risquerait de rendre le propos sirupeux, le comédien instaure, par son jeu subtil, une mise à distance. L’effet est d’autant plus réussi que la présence du père est symbolisée par des mannequins dont les postures évoquent tant les contrastes du père d’Édouard Louis que les figures paternelles au sens large.

Après avoir dépeint ce père brisé, Édouard Louis dénonce les responsables. Ces politiciens qui édictent des lois sans prendre conscience de leurs conséquences. Les noms fusent. Chirac. Sarkozy. Macron. Le risque étant de transformer la pièce en manifeste politique. Stanislas Nordey s’en est méfié: «Il n’a jamais été question de faire un spectacle militant.» Sur scène, une pluie de flocons de neige adoucit le tableau. Le jeu oscille entre fièvre et retenue, si bien que le spectateur n’est pas pris en otage. Le comédien nous confie son secret: «Quand je lis ces noms, je pense à Agamemnon ou aux dieux de l’Olympe.»

Ecritures en scène

À Vidy, la semaine est placée sous la bannière des «écritures en scène». Le comédien Nicolas Bouchaud s’empare de «Maîtres anciens» de Thomas Bernhard, à l’affiche jusqu’à samedi. Dans cette comédie corrosive, le héros peste contre la médiocrité des professeurs d’art, du gouvernement, des journalistes, de l’Église ou de sa femme. Nicolas Bouchaud présente son troisième monologue à Vidy, après «Un métier idéal» d’après John Berger et John Mohr, et «Le méridien» d’après Paul Celan.

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