«Le théâtre doit rester un art du présent»

ThéâtreCyril Teste adapte «Festen», chef-d’oeuvre de Thomas Vinterberg, dans une performance filmique. A voir à Vidy.

Le dispositif imaginé par Cyril Teste et le collectif MxM permet de mettre en avant le hors-champ.

Le dispositif imaginé par Cyril Teste et le collectif MxM permet de mettre en avant le hors-champ. Image: SIMON GOSSELIN

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«Festen» aura doublement marqué l’histoire du cinéma. Par son propos, d’abord: le film du Danois Thomas Vinterberg, sorti en 1998, faisait craqueler le vernis d’une famille bourgeoise rongée par l’inceste. Par son esthétique, ensuite: il inaugure la liste des œuvres émanant de Dogma 95, manifeste promouvant un cinéma émancipé de ses artifices et fixant dix commandements, brandi par Thomas Vinterberg et son compatriote, Lars von Trier.

Au Théâtre de Vidy, le Français Cyril Teste porte à la scène ce chef-d’œuvre dérangeant, exhalant l’âpreté et la vilenie de l’âme humaine, dans un spectacle hybride où la caméra s’immisce dans les interstices de l’action comme pour mieux en révéler la noirceur. En mars, ce sera au tour d’Oscar Gómez Mata de présenter sa lecture toute personnelle d’une œuvre télévisuelle de l’autre initiateur de Dogma 95, Lars von Trier (lire encadré).

À l’image de la charte danoise, Cyril Teste et le collectif MxM ont énoncé un manifeste de la performance filmique, écriture à la fois scénique et cinématographique visant à apporter un souffle nouveau au théâtre. Son credo? La fictionnalisation du réel. Interview.

Pourquoi adapter «Festen» au théâtre?
Ce long-métrage fait état d’une nouvelle vague cinématographique en Europe du Nord. C’est un moment marquant esthétiquement parlant. Le cinéma qui m’interroge, c’est celui qui rassemble. Celui de Cassavetes, de Bergman. Un cinéma de troupe. Vinterberg travaille sur ce lien. J’ai choisi ce film en particulier pour la multitude des sujets abordés: la montée du nationalisme au Danemark, le racisme, la violence faite aux femmes et aux enfants, les différences entre les classes sociales. Vinterberg établit une cartographie d’une société «something rotten» (ndlr: référence à la célèbre phrase tirée d’«Hamlet»: «There is something rotten in the state of Denmark» – «Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark»).

Qu’est-ce qu’une performance filmique, ce dispositif que vous développez depuis sept ans?
Ce n’est ni du théâtre filmé ni du cinéma. Il s’agit d’une hybridation de cinéma et de théâtre, régie par une série de règles. La performance filmique vient s’insérer dans une thématique particulière, qui justifie sa présence. Elle révèle ce que le hors-champ ne montre pas; elle engendre une posture du théâtre comme lieu qui rend le hors-champ possible. L’idée est de créer une nouvelle grammaire pour le théâtre. Comment faire pour qu’il continue d’être un art qui fait trembler? On est obligé de le réformer pour qu’il reste un art du présent.

Comment cela se traduit-il sur le plateau?
Le chef opérateur suit le récit grâce à un Steadicam. Il filmera telle action particulière, telle autre se déroulant dans une autre pièce de la maison. Il peut traverser les murs, les fenêtres et les miroirs. Chaque soir, le challenge est de faire en sorte que le sujet s’ouvre. C’est le processus qui fait l’œuvre. Le public applaudit le processus.

Comment avez-vous construit ce spectacle?
Nous avons énormément travaillé en périphérie du projet. Avec un artisan fleuriste, un chef cuisinier, un créateur parfumeur pour le dispositif olfactif, et une équipe a été spécialement formée au dressage. Nous avons dû comprendre le fonctionnement de tous ces savoir-faire pour pouvoir servir un repas dans une fiction. Puis nous avons travaillé en résidence, en improvisation avec les comédiens. Nous avons réalisé un travail très précis autour des plans-séquences. Car si on en ajoute trop, on les annule.


Lausanne, Théâtre de Vidy
Du 13 au 16 fév.
Renseignements: 021 619 45 45
www.vidy.ch


Oscar Gomez Mata invoque les fantômes du «Royaume»

Hasard du calendrier, Oscar Gómez Mata monte lui aussi l’œuvre d’un cinéaste danois. Son théâtre repose rarement sur un texte, mais il semble que le directeur de la Cie L’Alakran ait trouvé en Lars von Trier une source d’inspiration nouvelle. Après «Le Direktør», huis clos dans le monde de l’entreprise, le metteur en scène s’empare de «L’hôpital et ses fantômes (Riget)». Cette minisérie, diffusée entre 1994 et 1997, plonge au cœur du département de neurochirurgie de l’hôpital de Copenhague, lieu peuplé de fantômes et propice aux manifestations surnaturelles. L’adaptation qu’en propose L’Alakran, «Le Royaume», fera escale au Théâtre de Vidy du 5 au 9 mars. «Il ne s’agit pas de reproduire la série sur scène, précise Oscar Gómez Mata. Comme pour «Le Direktør», l’idée est de prendre une histoire et d’en tirer une pièce de théâtre.»

Pourquoi Lars von Trier? Parce que l’artiste a des affinités esthétiques avec le cinéaste danois. «Ma méthode de travail s’apparente à une sorte de Dogma 95 au théâtre. Le fait que l’image bouge, qu’elle ne soit pas léchée, j’utilise ces procédés qui fragilisent la forme.» D’ailleurs, dans «Le Royaume», la scénographie est mouvante. «L’hôpital est le lieu de la science. Mais avec l’apparition des fantômes, tout commence à bouger. L’espace devait donc être instable.»

Les comédiens jouent eux aussi sur l’équivoque. «Ce qui m’intéresse, c’est l’impossibilité d’être soi-même face aux autres, et l’impossibilité d’être quelqu’un d’autre. On a joué autour de ces notions.»

«Jouer» est le maître mot. Pour Oscar Gómez Mata, le théâtre est ludique. «J’ai une méthode de travail destinée à un modèle d’interprètes qui peuvent tout faire, mais qui peuvent surtout donner cette image idéale du jeu de l’enfant qui ne s’arrête pas. J’essaie d’emmener mes comédiens à ce point-là. Malheureusement, quand on devient adulte, on doit cadrer nos fictions…»
Du 5 au 9 mars.

(24 heures)

Créé: 11.02.2019, 09h00

La caméra hors-champ pour révéler l’indicible

Critique

Révéler la vérité. Tout l’enjeu de «Festen» réside dans le dévoilement de ces secrets, ces non-dits qui empoisonnent une famille. Mais encore faut-il vouloir les entendre. Les révélations de Christian ne freineront pas, ou si peu, le tourbillon de la fête. «Tu te permets de traîner dans la boue une famille qui n’a voulu que ton bien!» lui sert-on avant le plat principal.

Sur scène, la performance filmique créée par Cyril Teste et le collectif MxM permet d’égratigner la bien-pensance bourgeoise et de s’immiscer dans les interstices de l’indicible pour laisser éclater au grand jour ce que personne ne voulait entendre: le patriarche a commis l’inceste sur ses enfants et a poussé sa fille Linda au suicide. Christian jouera sur la convention au moment de trinquer au 60e anniversaire de son père: «Je bois à la santé de l’homme qui a tué ma sœur, à la santé d’un meurtrier!»

Dans ce microcosme évoluant entre les dorures comme pour mieux cacher l’horreur, Cyril Teste joue habilement avec l’entre-deux. Entre le visible et l’invisible, le scénique et le hors-champ, la parole cachée et dévoilée. Figurant cette frontière, la toile «Orphée ramenant Eurydice des enfers», de Corot, est omniprésente dans le spectacle. La vie et la mort, le monde des vivants et les enfers. Linda, la sœur décédée, revient d’entre les morts, apparaissant tantôt en vidéo, spectrale, tantôt via la lettre qu’elle a laissée. C’est par elle que la vérité imposera sa force. «Merci ma chérie, c’était une très belle lettre», dira son père. Avant de s’emporter. N.R.

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