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Interview«Le théâtre fait revivre des personnages qui réapparaissent dans d’autres corps»

Dans «Un instant», Jean Bellorini convoque des figures proustiennes, qu’il entrelace aux récits intimes de ses deux comédiens. Une immersion au cœur de la mémoire à découvrir en janvier au TKM.

Le spectacle s’articule autour d’un petit espace niché en haut à droite de la scène, remplie de chaises.
Le spectacle s’articule autour d’un petit espace niché en haut à droite de la scène, remplie de chaises.
PASCAL VICTOR

Monument de la littérature, «La Recherche» de Proust inspire les artistes de théâtre, de Michel Voïta à Yves-Noël Genod. Le metteur en scène français Jean Bellorini s’en empare à son tour dans «Un instant», à voir en janvier au TKM, à Renens.

Qu’est-ce qui vous a captivé chez Proust?

C’est une écriture que j’aime par-dessus tout. La plus belle langue qui soit. C’est aussi un hommage au passé, à nos anciens. Le théâtre est là pour faire revivre des personnages qui réapparaissent dans d’autres corps. Surtout, j’avais dans l’idée de travailler sur le souvenir. L’axe de départ était de nous émanciper de l’image du dandy évoluant dans une société mondaine pour dévoiler un Proust métaphysique, enquêteur de l’âme.

Comment avez-vous travaillé la notion de souvenir à partir de «La Recherche»?

Nous avons élaboré trois grands axes de travail, à savoir l’enfance, le deuil et le surgissement de la mémoire. Chacun de ces motifs met en lumière un duo: le narrateur et sa mère Françoise, le narrateur et sa grand-mère et, enfin, Proust et sa gouvernante Céleste, qui l’a aidé à agencer le récit, lorsqu’il s’est enfermé dans sa chambre pour écrire «La Recherche». Notre hypothèse de départ était celle d’un médecin face à son patient qui a perdu la mémoire. Le médecin, qui devait être interprété par Hélène Patarot, devait aider son «malade», campé par le comédien Camille de La Guillonnière, à rouvrir les tiroirs de sa mémoire. Mais au fil des répétitions, cette intuition première s’est inversée. Finalement, le récit de vie d’Hélène est devenu l’architecture du spectacle.

Comment l’histoire personnelle d’Hélène Patarot s’est-elle insérée dans le spectacle?

Hélène est née au Vietnam, mais sa mère est morte de la tuberculose. Elle est arrivée en France à l’âge de 4 ans et a été placée dans une famille d’accueil à la campagne. Bien que sa mère nourricière se soit bien occupée d’elle, Hélène était presque mutique. Plus de dix ans plus tard, le souvenir de sa mère biologique lui est revenu alors qu’elle mangeait un plat vietnamien. C’était sa madeleine de Proust. Nous avons travaillé à partir de là. Dans la pièce, ses paroles, son récit intime vont se glisser dans la langue proustienne. Si bien que le spectateur ne saura plus s’il entend les mots de l’écrivain ou ceux de la comédienne.

Quel est le rôle de Camille de La Guillonnière?

Camille porte la narration de Proust. Il joue le rôle du visiteur qui cherche à comprendre comment réapparaît la mémoire. Il va aider Hélène à se remémorer son passé. Au départ, il dit les mots de Proust. Puis, petit à petit, il glisse ses propres souvenirs.

À quoi correspond l’instant, qui donne son titre au spectacle? Est-ce un clin d’œil à la longueur de «La Recherche»?

Oui, c’est évidemment un clin d’œil à l’étendue du texte. Mais c’est surtout l’analyse du moment précis de la révélation de quelque chose, qui se produit en l’espace d’un instant très court. C’est comme si on examinait au microscope cet instant où surgit le souvenir.

Comment la scénographie accompagne-t-elle ce dialogue menant au surgissement du souvenir?

La scène se compose d’un grand espace dans lequel se trouve une petite pièce fermée, suspendue. Cet écrin est à la fois la chambre de Proust, celle du narrateur, mais aussi un grenier où l’on peut se réfugier quand on est petit, pour rêver. Quant au grand espace, il représente le lieu où Hélène attend.

Ce grand espace est rempli de chaises. Une évocation de la pièce d’Ionesco?

Cela évoque «Les chaises» d’Ionesco, bien sûr, mais l’accumulation de centaines de chaises sur le plateau représente plutôt l’amoncellement de souvenirs dans un lieu où les personnages se baladent. Ce spectacle est comme une promenade.

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