Le théâtre pour survivre au sentiment d’enfermement

PortraitLa comédienne et metteuse en scène lausannoise Émilie Charriot ose «Outrage au public», de Handke, à Vidy.

Image: Florian Cella

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Émilie Charriot est une «leadeuse». La chanteuse Billie Bird, qui a partagé la scène avec elle dans «Passion simple», l’affirme: «Elle est brillante artistiquement et humainement. Travailler avec elle est une expérience géniale. Elle fait confiance, valorise beaucoup, mais sait ce qu’elle veut ou ne veut pas.»

C’est bien l’impression qu’on a quand on la rencontre. Ouverte, amicale, Émilie Charriot a une incandescence dans le regard. Marcher à son côté au bord du Léman, tempétueux ce jour-là, la voir affronter d’un pas tranquille les éléments tourmentés, c’est pouvoir l’imaginer se confronter sans faiblir aux textes subversifs d’auteurs comme Virginie Despentes, ou Peter Handke et son «Outrage au public» dès le 17 mars à Vidy. Pour «Passion simple», Émilie Charriot a mis en miroir la passion amoureuse dévorante décrite par Annie Ernaux et celle qu’elle ressent elle-même pour le théâtre.

«Le théâtre a littéralement donné un sens à ma vie. Ça a été un moyen de survivre à mon sentiment d’enfermement», dit-elle à l’évocation de son premier cours au Conservatoire d'art dramatique de Montigny-le-Bretonneux, petite ville des Yvelines où elle a grandi. Ce qui aurait dû être une activité parascolaire parmi d’autres proposées par sa mère est devenu le centre de son existence. «Je m’en souviens très bien. C’est ce moment inoubliable, quel que soit l’âge que l’on ait, où l’on se dit: «Ça y est, je suis à ma place, je sais ce que je veux faire de ma vie!»

Adolescente, j’apprenais par cœur des pièces qui me fascinaient, comme «Ruy Blas», de Victor Hugo. Je les déclamais dans ma chambre. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Avec son adaptation scénique de «King Kong théorie», de Despentes, en 2014, Émilie Charriot a démontré qu’elle avait eu raison de plonger en profondeur dans l’art dramatique. Remarquée pour son audace et sa manière à la fois tranchée et subtile de faire émerger le sens et la force d’un texte, elle a bouleversé les spectateurs. «Je suis comédienne. Je voulais avant tout jouer, mais la mise en scène est venue me chercher, et puis le succès de «King Kong» est arrivé. D’autres projets ont émergé, avec la nécessité de les faire.»

Un flair pour les textes

Elle dit en souriant que, pour les textes, elle suit son flair. Chez elle, les livres attendent patiemment, en hautes piles de part et d’autre de son lit, que le temps vienne pour eux d’être lus et éprouvés. «Adolescente, j’apprenais par cœur des pièces qui me fascinaient, comme «Ruy Blas», de Victor Hugo. Je les déclamais dans ma chambre. C’est toujours le cas aujourd’hui. J’ai une sensibilité pour la marge et les auteurs qui grattent. En général, je lis tout d’eux, comme pour Peter Handke ou Annie Ernaux.» Oskar Gómez Mata, lui-même comédien et metteur en scène, reconnaît en elle une sœur «possédée» par la maladie du théâtre. «C’est-à-dire par l’obsession de lier l’amour et l’émotion à la mécanique abstraite de ce lieu, de cet art.»

Engagée corps et âme, Émilie Charriot veut cependant garder un lien avec la «vraie vie», et la plupart de ses amies et amis proches ne travaillent pas dans le milieu. «Je n’aime pas l’entre-soi. Le théâtre est un petit monde. Y accéder en tant que comédienne n’est pas facile quand on est d’une classe sociale modeste. Je n’oublie jamais d’où je viens. Je crois que la vraie frontière n’est pas celle des genres, elle est sociale, entre les riches et les pauvres. Pour moi, défendre une minorité, c’est défendre toutes les minorités.» Et dans un milieu où les enjeux de pouvoir au masculin sont encore bien présents, elle ne se laisse pas démonter, consciente de ce qui se joue.

Séparés, ses parents instituteurs n’ont jamais roulé sur l’or. Si sa mère est une fan absolue de son travail, son père se fiche de savoir qui sont Stanislas Nordey ou Claude Régy. «Il n’a pas du tout cru en ma capacité de vivre de ce métier. Ça a cassé quelque chose, et en même temps ça m’a donné la rage de faire. Ce n’était pas une question de talent, mais de tenir bon malgré les échecs. Plus tard, j’ai compris qu’il avait eu peur pour moi…»

Pour ceux qui la connaissent très bien, comme Sandrine Kuster, ancienne directrice de l’Arsenic, à Lausanne, aujourd’hui au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, Émilie Charriot a une «patte». «Sous ses airs d’ingénue, c’est une redoutable directrice d’acteurs. Elle a une science de la temporalité et la prescience de l’état du spectateur.»

Pina Bausch, Ariane Mnouchkine ou Chéreau ont inspiré la jeune metteuse en scène en affichant une radicalité dans leur manière d’aborder l’art vivant, mais ses références sont aussi plus intimes. Récemment, elle est allée en Pologne, la terre de ses aïeuls juifs polonais du côté maternel. Plusieurs d’entre eux certainement morts à Auschwitz. Elle commence tout juste à explorer cette part d’elle-même gommée par une grand-mère qui s’était convertie au protestantisme. «La question du féminisme m’a intéressée intellectuellement quand je suis arrivée en Suisse, mais les femmes de ma famille sont des féministes de terrain: elles ne pensaient pas, elles faisaient. Elles ont tenu bon sans hommes depuis plusieurs générations. Ce sont des warriors!»

Caroline Barneaud, directrice des projets artistiques au Théâtre de Vidy, reconnaît chez la jeune femme un grand désir de transmission. «Émilie Charriot est généreuse de ses passions, qu’elle partage avec le public et tous ceux qui la côtoient. Pour des textes dont elle se fait avec exigence et sensibilité la passeuse. Et pour ce mystère qui se joue dans la salle de théâtre entre acteurs et spectateurs, qu’elle interroge sans cesse dans son travail, jusqu’à cet «Outrage au public». Son prochain projet porte justement sur… la vocation!»

«Outrage au public» Vidy, du 17 au 29 mars.

Créé: 10.03.2020, 09h29

Bio Express

1984 Naissance à Vélizy-Villacoubay, en France.
1992 Inscription au Conservatoire d’art dramatique de Montigny-le-Bretonneux (F).
2002 Rencontre Vincent Vernerie, avec qui elle crée la Compagnie du Déserteur.
2009 Déménage en Suisse et entre à la Manufacture.
2012 Premier rôle féminin dans le long métrage de Robin Harsch.
2014 Création de «King Kong théorie», de Virginie Despentes, à l'Arsenic.
2016 Première sélection suisse à Avignon et création d’«Ivanov» à l’Arsenic.
2017 Création du «Zoophile», d’Antoine Jaccoud, avec Jean-Yves Rüf, et de «Passion simple», d’Annie Ernaux, joué par elle à Vidy.
2018 Bourse culturelle de la Fondation Leenaards.

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