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Arts vivantsAu théâtre sur la Toile? La question divise

Certaines salles mutent leur offre sur le web, d’autres s’abstiennent. Débat.

Le Théâtre de Carouge a diffusé «Le malade imaginaire» créé par Jean Liermier en 2014.
Le Théâtre de Carouge a diffusé «Le malade imaginaire» créé par Jean Liermier en 2014.
ENRICO GASTALDELLO

Après les mesures sanitaires strictes prises par le Conseil fédéral voici un peu plus d’un mois, il n’aura fallu aux premières que quelques heures pour basculer dans le virtuel. Aussitôt passé le choc initial, les secondes ont, au contraire, affirmé leur refus de suivre ce mouvement. Entre deux, tout un dégradé de réactions. Toutes sortes de blogs, captations, capsules vidéo, sessions d’écoute ou streaming ont ainsi inondé internet. Quelques scènes, faute de contenu disponible, ont dû se contenter d’un teaser anticipatoire voire d’un pur et simple baisser de rideau temporaire.

Mais un camp s’est bientôt formé, sur les réseaux sociaux notamment, qui prône quant à lui le silence. Pour cette faction-là, regroupant individus ou institutions, on ne transige pas avec la notion d’art vivant: seul le spectacle, avec son implication de partage et sa part d’aléatoire, fait foi. Aussi, seul se conçoit en son nom le confinement collectif en salle. Les arguments des uns et des autres ne manquent pas de pertinence. Et le besoin de les communiquer met ironiquement les deux clans d’accord. Mais ce débat, parmi les nombreux auxquels invite le coronavirus, a ceci de passionnant qu’il déborde le plateau pour occuper le terrain sociétal.

«Besoin organique»

Investi dans sa mission de service public et son rôle d’école du spectateur, le Théâtre de Vidy a très vite dégainé son Vidygital, offre virtuelle déclinée sous la forme d’un journal numérique renouvelé chaque semaine. Protéiforme, cette offre déploie l’univers des artistes par la diffusion de captations de spectacles, de performances virtuelles (dont le déroutant «Arielle F» de Simon Senn, joué «à guichets fermés»), d’interviews et de cours proposés par le dramaturge de Vidy. «Nous n’avons pas la prétention de remplacer l’expérience sensible et physique du théâtre, assure Vincent Baudriller, capitaine des lieux. Mais en tant qu’institution subventionnée, nous voulions maintenir un lien avec le public et continuer à faire entendre les gestes artistiques, de manière certes réduite.»

Directrice du Théâtre Saint-Gervais, à Genève, Sandrine Kuster figure elle aussi parmi les proactifs: forcée de reporter ses pièces à l’affiche, elle a mis en ligne des enregistrements de spectacles signés des mêmes auteurs. «Pour autant qu’elles soient de bonne qualité, ces captations pallient le manque ressenti tant du côté des artistes que du public», soutient-elle, «quoiqu’elles ne remplaceront jamais la communion théâtrale». Si son initiative tient du «besoin organique», la programmatrice souligne que «chaque individu garde la liberté de visionner ou pas, et de vivre son confinement comme il l’entend».

Pas de rétribution

Parce que la diffusion sur internet n’implique pas d’échange d’argent, Sandrine Kuster, comme ses confrères dans son cas, ne rétribue pas les artistes impliqués. «Mais je leur demande le droit d’agir, insiste-t-elle. Quand ce ne sont pas eux qui me proposent une mise en ligne!» De même, la Genevoise ne craint pas que la provisoire gratuité de l’alternative digitale ne pose problème lors d’un retour à la normale: «Nous offrons un petit cadeau de circonstance. Jamais il ne fera concurrence au partage simultané qui se joue dans une salle.»

Jean Liermier, pilote du Théâtre de Carouge, a lui aussi fait le choix d’investir le web. À la place de sa «Fausse suivante», brutalement interrompue, il retransmet les captations de comédies de Molière qu’il a mises en scène. Pour lui non plus, «rien ne remplace la confrontation dans l’instant». S’il «occupe la scène numérique, ce n’est pas par désir, mais pour répondre à une demande». Et de renchérir: «débattre sur un choix offert à la population me paraît indécent, tandis que des gens meurent ou prennent des risques. Je ne cherche pas à faire ma promo, je fais la proposition d’un rêve ou d’un souvenir de théâtre.» Par principe, Jean Liermier n’est «pas un adepte de la gratuité. Mais dans ce cas, le travail a été effectué en amont, il a déjà réalisé ses recettes». Pendant la crise, «on décante, on digère», plutôt que penser affaires. Il est question, par exemple, de modéliser les tarifs pour les spectateurs «qui, à la réouverture, seront dans le besoin».

Faire le vide

Mathieu Bertholet, à la tête du Poche Genève, se situe à l’autre bout de l’éventail. Il y a quelques jours, sur la RTS, il a alimenté la controverse en épousant la position rebelle de son homologue français, l’auteur et metteur en scène Thibaud Croisy, lequel publiait sur le blog du «Monde diplomatique»: «Je relève l’incapacité du théâtre à faire le vide». Le directeur développe: «Sous le règne de l’instantané, il n’y a plus de temps entre l’idée et son émission. Avant la pandémie, tout le monde se plaignait du zapping permanent, de la surproduction, y compris sur les plateaux. Aujourd’hui, saisir l’occasion de marquer une pause n’est pas anodin. Profitons de disparaître des algorithmes pour réfléchir, prendre conscience du manque occasionné, comprendre les raisons qui nous ont amenés à cette situation.»

«Exporter l’expérience revient à l’éluder»

Le théâtre est-il soluble dans le virtuel? se demande-t-il. «Depuis toujours, il existe par la grâce d’un rassemblement, répond-il. Il s’agit de regarder ensemble, de croire collectivement à quelque chose que chacun sait faux: c’est ce qui lui confère son caractère sacré». Par définition, un spectacle varie d’une représentation à l’autre. Comment, dès lors, choisir laquelle filmer? «Exporter l’expérience revient à l’éluder», tranche l’artiste.

Humilité

À la barre de l’Arsenic de Lausanne, Patrick de Rham a lui aussi baissé le rideau. Il invoque une forme d’humilité, de la part de l’institution comme des artistes: «Après réflexion, nous avons fait le choix d’accepter que nous n’avons pas grand-chose à dire en ce moment, avoue-t-il. Je suis en relation avec beaucoup d’artistes actifs dans le digital, mais ils se méfient de la ruée sur le numérique. Ils ne m’ont pas proposé de projets, sans doute parce qu’ils se mettent eux aussi dans une position d’humilité. C’est plutôt sage que de ne pas vouloir se précipiter.»

Mais le directeur lausannois ne rejette pas pour autant les offres virtuelles qui se déploient sur la Toile. Au contraire. «Je n’en reviens pas de ces polémiques stériles, s’agace-t-il. Les institutions qui se lancent dans ces expériences online ont raison de le faire!» D’ailleurs, la question dépasse selon lui la crise du coronavirus. «Il est passionnant d’interroger les changements esthétiques liés au digital et leur impact sur les artistes.» Terreau des arts vivants, l’Arsenic accueille déjà des œuvres qui dépassent la question de l’«ici et maintenant». «Les pratiques sont multiples, et je ne pense pas qu’il y a une opposition entre le réel et le numérique. Tout est réel!»

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