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ThéâtreTiago Rodrigues dans le labyrinthe des récits

Fer de lance de la création contemporaine, le metteur en scène lisboète présente trois pièces à Vidy. Coup de fil.

Dans «By heart», Tiago Rodrigues demande à dix spectateurs d’apprendre un texte par cœur.
Dans «By heart», Tiago Rodrigues demande à dix spectateurs d’apprendre un texte par cœur.
MAGDA BIZARRO

Chez Tiago Rodrigues, la parole est la sève de tout acte théâtral. Dire, énoncer, raconter une histoire face à un public forme la matrice de son art. De sa vie, aussi. «J’ai compris dès l’enfance que ma participation au monde s’opérerait à travers les mots», confie le Lisboète au bout du fil, dans un français impeccable. Dès ce mardi, l’homme de théâtre à l’appétit vorace (il est à la fois comédien, dramaturge, metteur en scène et directeur du Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne) présente trois de ses pièces à Vidy: «By Heart», «Antoine et Cléopâtre» et «Sopro». Trois œuvres hétéroclites mais coulées dans le même moule, celui de la «croyance dans le pouvoir transformateur des mots».

Dans ses créations, les mots surgissent de toutes sortes d’interstices. Il nourrit son écriture de son propre vécu, des débats émanant des répétitions ou des chefs-d’œuvre de la littérature. En orfèvre du verbe, il entrelace réel et fiction, petites fables intimes et grands drames, hommes et femmes du quotidien et figures iconiques. La poésie émerge de la juxtaposition finement agencée.

Ainsi décrit-il «By Heart» comme «un labyrinthe de références artistiques et personnelles». Au début de ce spectacle inter­actif, Tiago Rodrigues convie dix spectateurs à monter sur scène à ses côtés. Leur mission est simple: apprendre un sonnet de Shakespeare. Par cet acte, l’artiste invoque une histoire, celle de Candida, sa grand-mère qui, devenue aveugle, lui demanda un jour de choisir un texte qu’elle pourrait apprendre par cœur. Progressant par bribes, le récit grand-maternel se mêle à deux autres matériaux, le roman «Fahrenheit 451», de Ray Bradbury, et une interview télévisée de George Steiner, écrivain et professeur de littérature. Peu à peu, les fragments s’imbriquent, donnant naissance à un ensemble cohérent. «Ce geste de l’apprentissage par cœur donne un sens à toutes ces petites histoires, qui en forment une grande grâce à la présence de ce collectif disparate réuni le temps d’une représentation.»

Dans «Antoine et Cléopâtre», c’est la grande Histoire qu’invoque Tiago Rodrigues. «Je crois que l’on en revient toujours aux récits illustres car on ressent le besoin de les comprendre à l’aune de notre époque.» Dans cette réécriture de la tragédie de Shakespeare, il dissèque la perception du drame par le lecteur du XXIe siècle. «Il n’y a pas de spoiler alert, tout le monde sait qu’ils meurent. La question est de savoir ce qui reste aujourd’hui de cette histoire.» Car, dès l’Antiquité, la liaison sulfureuse de Marc-Antoine et Cléopâtre a hanté les œuvres littéraires et artistiques – des «Vies parallèles» de Plutarque au film de Charlton Heston. Quelles images, quels enjeux, quelles variations ont-elles traversé les siècles? Dans ce palimpseste, le dramaturge creuse ainsi la notion de mémoire collective. Il raconte les prémices du spectacle, créé en 2014: «Nous avons lu la pièce avec les deux interprètes, Sofia Dias et Vítor Roriz. Une semaine plus tard, je leur ai demandé ce dont ils se souvenaient.» À partir de ce matériau brut, l’auteur a composé un texte d’une poésie lumineuse, où les fautes de Cléopâtre deviennent des étoiles.

Déclaration d’amour

C’est enfin une histoire, sans «H» majuscule cette fois-ci, qui forge le cœur de «Sopro» («Souffle», en français). La fable naît en 2015, lorsque Tiago Rodrigues reprend les rênes du Teatro Nacional. Il y fait la rencontre de Cristina Vidal, souffleuse attitrée de l’institution lisboète. En l’invitant à monter sur scène pour jouer son propre rôle, il raconte la vie des hommes et des femmes de l’ombre. De ces artisans des coulisses. «Le récit de Cristina parle plus largement des professions invisibles, que l’on tend à oublier ou à remplacer par des technologies.»

«Sopro» est avant tout une déclaration d’amour au théâtre, à ses corps de métiers multiples, à ses savoir-faire uniques. Le dramaturge confie avoir radicalement changé de regard sur sa profession une fois à la tête d’une grande institution. «J’avais l’habitude de créer avec peu de moyens, dans une précarité brutale. Je pensais que c’était une manière très politique d’appréhender mon métier. Aujourd’hui, je pense que la création contemporaine doit se servir des outils offerts par ces travailleurs du bâtiment théâtral. Cristina Vidal incarne cet esprit-là.»

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