Passer au contenu principal

CritiqueLa traversée des ténèbres de Régy hante Vidy

L’adaptation du «Rêve et folie» de Georg Trakl ne dissipe aucune obscurité mais exhale un noir délire incarné par Yann Boudaud

Lors de la première mardi à Vidy de Rêve et folie, poème de Georg Trakl adapté à la scène l’an dernier par Claude Régy, l’atmosphère est sacramentelle. Pour le vénérable homme de théâtre, un spectacle commence dès l’entrée dans la salle. Accueilli par une légère pénombre, le public attend donc dans un silence respectueux, malgré quelques pouffements et chuchotements, que la noirceur s’épaississe, tant visuellement que dans le propos.

Cette préparation méditative n’est pas sans effet, elle introduit une transe lente, zébrée de moments où affleure la fureur. Quand l’acteur Yann Boudaud finit par apparaître sur le plateau, c’est d’abord avec une consistance d’ectoplasme, silhouette floue et blanchâtre parmi les ombres. Au gré d’une étrange pantomime divagante, aux équilibres précaires, et d’une lumière plus forte en bord de plateau, le comédien toujours mutique se précise.

Sa danse (qui pourrait évoquer le chloroforme dont l’Austro-Hongrois Trakl, mort en 1914, était si friand) poursuit une mise en état hypnotique et lorsque la voix de l’acteur résonne – «Au soir, le père devint un vieillard; dans d’obscures chambres se pétrifia le visage de la mère, et sur le fils pesait la malédiction d’une race dégénérée» – le spectateur est déjà entré dans les limbes du songe. Même si la texture de ce rêve tient évidemment du cauchemar.

L’interprétation de Yann Boudaud se révèle de première force. Accompagnant l’emphase expressive et la violence des images du texte, il ne s’y laisse pas emprisonner. Au contraire, il la double d’un trouble chuintant, stigmate de déraison, d’une fascination perverse pour la mort. Un poème tel que Rêve et folie ne se laisserait pas déclamer comme une tragédie. Le double jeu de Boudaud lui permet d’exploser à la face du public, mais aussi d’imploser dans une intériorité maladive que chacun peut faire sienne. Un mouvement éprouvant – mais seule une poignée de personnes ont abandonné en cours – qui extirpe aussi de son contexte historique cette parole macabre, vertigineuse, aussi asservie à la pulsion qu’assoiffée de libération. Au milieu de ces ténèbres, il ne serait pas déraisonnable de voir la Syrie. Lausanne, Théâtre de Vidy Jusqu’au sa 4 mars. Durée: 55 min. Rens.: 021 619 45 45 www.vidy.ch

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.