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Evénement«Le vrai beau théâtre a une vertu cathartique»

Ariane Mnouchkine, prêtresse du Théâtre du Soleil depuis son éclosion en 1964, raconte la genèse de la pièce «Une chambre en Inde». À voir à Lausanne dès le 24 octobre.

Dans sa chambre, en Inde, Cornélia (Hélène Cinque) vivra toutes sortes d'histoires, d'apparitions et de rêves, dont des scènes colorées et musicales de Terukkuttu.
Dans sa chambre, en Inde, Cornélia (Hélène Cinque) vivra toutes sortes d'histoires, d'apparitions et de rêves, dont des scènes colorées et musicales de Terukkuttu.
MICHELE LAURENT
Les personnages du Terukkuttu, forme de théâtre ancestral indien, portent des costumes colorés et arborent de hautes coiffes.
Les personnages du Terukkuttu, forme de théâtre ancestral indien, portent des costumes colorés et arborent de hautes coiffes.
MICHELE LAURENT
Un soir de représentation de la pièce «Une chambre en Inde» à La Cartoucherie, dans le bois de Vincennes
Un soir de représentation de la pièce «Une chambre en Inde» à La Cartoucherie, dans le bois de Vincennes
MICHELE LAURENT
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Comme chaque soir de spectacle, Ariane Mnouchkine ouvre la grande porte à deux battants de La Cartoucherie, antre flamboyant du Théâtre du Soleil niché dans le bois de Vincennes. Ce dimanche 20 mai revêt des couleurs particulières pour la troupe. Ce soir, ils donnent l’ultime représentation in situ d’«Une chambre en Inde», création collective nimbée d’exotisme, d’histoires ancestrales, de rêves. Hantée, aussi, par la brutalité des Hommes.

Trois heures trente de fable laissent les spectateurs en fusion, en larmes pour certains. Tous applaudissent, debout. La magie du Soleil a opéré une fois encore. Vite, on attrape la prêtresse des lieux, qui nous accorde quelques minutes d’entretien avant que le foyer ne se mue en lieu de fête. La pièce ne sera plus jouée avant de venir ensorceler le Palais de Beaulieu, à Lausanne, du 24 octobre au 18 novembre.

Quelle est la genèse de la pièce «Une chambre en Inde»?

Le spectacle raconte le traumatisme qu’ont été les attentats de novembre 2015 à Paris, pour nous comme pour tout le monde. À ce moment-là, nous devions nous rendre en Inde parce que je voulais que l’on travaille sur le Terukkuttu (lire encadré). Après les événements, j’ai tout remis en question. J’ai pensé: «Qu’est-ce qu’on va faire là-bas?» Heureusement, je n’ai parlé de ce doute à personne. Donc nous sommes partis. De là-bas, avec un peu de distance, le traumatisme est devenu la matière du spectacle.

Un spectacle comique, malgré le thème très grave…

Hélène Cixous (ndlr: écrivain et dramaturge qui a pris part à l’écriture à de nombreux spectacles du Théâtre du Soleil) a dit d’emblée que nous devions imaginer quelque chose de comique. Ce point de départ s’est tout de suite imposé. Puis on s’est beaucoup interrogé, on s’est demandé: «Est-ce qu’on peut rire dans un moment comme celui-là?» On a décidé que oui. Et on a commencé à travailler. Beaucoup de nos séances n’ont rien donné. Puis Hélène Cinque, qui joue le rôle de Cornélia, a proposé une improvisation sur les coliques, que l’on a gardée dans le spectacle. La colique a donné le la. Cela a donné naissance à quelque chose de très moliéresque, de populaire. On dit «chier dans son froc», c’est une très belle métaphore de la peur!

Pour vous le théâtre peut-il conjurer la peur?

À mon sens, un spectacle ne résout rien. Il approfondit un sujet, une interrogation, mais ne prétend pas donner de réponse. J’espère qu’«Une chambre en Inde» ne donne pas cette impression car alors il serait prétentieux. La pièce existe. Elle a un effet émotionnel sur le public. Après, les gens l’avalent, ou pas, le mangent, ou pas. Les spectateurs sentiront qu’il provoque quelque chose de bon en eux, ou pas.

Est-il cathartique?

Oui, je pense. On n’a absolument pas pensé à cela en le concevant. Mais je pense que le vrai beau théâtre a une vertu cathartique.

Quel a été l’apport du Terukkuttu dans la création de la pièce?

Le Terukkuttu m’a appris ceci: «Doutez si vous voulez, moi je ne doute pas. Le théâtre, il suffit de l’apprendre et de le servir.» Tout simplement.

Vous êtes la gardienne du Théâtre du Soleil depuis plus de 54 ans. Comment maintenez-vous cette flamme?

Il y a quelque chose qui brûle vraiment, ici, à La Cartoucherie. Quand je commencerai à pâlir, cela deviendra peut-être tellement insupportable qu’on arrêtera. Mais je pense qu’il y a eu beaucoup de convergences dans la longévité du Théâtre du Soleil. Nous avons eu de la veine, indéniablement, et nous avons côtoyé des gens merveilleux.

De la veine?

Oui, nous devons beaucoup à la France. Nous sommes le fruit de la décentralisation et nous jouissons de la politique culturelle. La France est à la fois critiquable et extraordinaire. Le Théâtre du Soleil existe parce qu’il se trouve en France. Il y a eu beaucoup de bienveillance à notre égard. En revanche, la situation est plus ardue pour nos jeunes successeurs. Nous devons nous battre pour qu’ils aient la même liberté. Aujourd’hui on les encage trop vite, on ne leur donne pas l’essentiel: le temps et la liberté.

Comment entrevoyez-vous l’avenir du Théâtre du Soleil?

Je souhaite qu’il évolue, qu’il devienne ce qu’il sera sans moi. Quelques personnes tiennent déjà le gouvernail, comme Charles-Henri (ndlr: Bradier, assistant d’Ariane Mnouchkine et codirecteur de la troupe). Pour la direction artistique, on verra. Ça va changer, oui. Mais le Théâtre du Soleil peut se transformer en mieux, si son évolution est juste.

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Une troupe organique et cosmopolite à La Cartoucherie

Ils sont Français, Iraniens, Indiens ou Afghans. De décennie en décennie, la troupe du Théâtre du Soleil a grandi, mûri, évolué au fil des crises et des triomphes. Organique et cosmopolite. À peine sortis de scène en cette dernière représentation d’«Une chambre en Inde» à La Cartoucherie, quatre comédiens trinquent dans le foyer de «leur» théâtre. Assis autour d’une table ronde, ils racontent la genèse de la pièce et la vie dans ce havre voué à l’art au coeur du bois de Vincennes.

«La Cartoucherie est un lieu habité, peuplé de fantômes. Nos vies sont imbriquées à ce lieu. Nos vies parallèles sont ici. Nos enfants sont avec nous pendant les saluts.» Shaghayegh Beheshti, comédienne iranienne, a rejoint la troupe il y a vingt et un ans. Elle a vécu, imaginé, joué nombre de ces créations collectives qui font le sel du Soleil. Elle nous en confie les contours: «Parfois, on a une «vision» au départ, qui germe et aboutit. Des fois c’est évident dès le premier coup, d’autres fois Ariane entrevoit des fils intéressants et on travaille à partir de là. On filme toutes nos improvisations.» Parfois encore, un événement chamboule tout. Lorsqu’Ariane Mnouchkine a songé à broder un spectacle autour du Terukkuttu, forme de théâtre traditionnel indien, elle ne se doutait pas que le terrorisme et sa noirceur s’inviteraient au cœur de la pièce.

Shaghayegh Beheshti se souvient: «Le 13 novembre 2015, on a tous été sonnés. On s’est interrogés, mais on est quand même allés en Inde. C’était très difficile de se projeter là-bas, ça faisait cliché. On était trop centrés sur Paris, habités par notre histoire. Alors, on a commencé à se parler de ce qui nous traversait à ce moment-là. On avait besoin d’évacuer ça. On était dans le doute, on a donc voulu faire une pièce sur le doute.» De là, la troupe a cherché, expérimenté. «On a improvisé sur tous les thèmes qui nous troublaient, expose l’actrice indienne Nirupama Nityanandan. Nous avons réalisé plus de deux cents improvisations sur les grandes questions du monde. Sur les petites, aussi.»

Extrait du carnet de notes et croquis de la dramaturge Hélène Cixous.
Extrait du carnet de notes et croquis de la dramaturge Hélène Cixous.

Une fois les jalons posés, le travail sur le Terukkuttu démarre. Ardu, fin, précis. «Le matin, on prenait des cours avec un maître. Il nous a appris les pas de base et deux chansons. On a tout mémorisé en phonétique, sourit la comédienne Judit Jancsó. À la mi-février 2016, le maître est venu à Paris. Nous avons répété chaque réplique, chacun de nous les retranscrivait à sa façon pour appréhender les sonorités. La traduction nous a aidés à savoir ce qu’on disait, pour induire l’émotion.»

C’est avec la modestie du nouveau venu que Omid Rawendah évoque la création du spectacle. «Je ne sais pas ce que j’ai apporté au projet, mais il m’a apporté énormément de choses.» Le jeune comédien afghan a rejoint le Soleil en janvier 2016. Mais il connaissait déjà bien la troupe. En 2005, celle-ci s’est rendue à Kaboul pour mener un stage qui a donné naissance au Théâtre Aftaab («soleil» en dari, la langue afghane). Au fil des ans, des liens artistiques et d’amitié se sont forgés, les acteurs afghans effectuent régulièrement des séjours en France. Omid Rawendah y a posé ses valises: «La Cartoucherie est une maison. J’y ai vécu pendant cinq ans, dans des roulottes. Mon fils est né à Paris et a grandi ici, à Vincennes.»

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