«Le théâtre de texte n’est absolument pas mort»

ScèneVincent Baudriller lance, ce soir à Mézières, sa deuxième saison à la tête du théâtre de Vidy. Rencontre avec un directeur qui plaide pour un théâtre à la rencontre des arts

A Vidy, Vincent Baudriller défend avec passion le théâtre contemporain qui dialogue avec son époque.

A Vidy, Vincent Baudriller défend avec passion le théâtre contemporain qui dialogue avec son époque. Image: Patrick Martin

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De (très) gros calibres pour lancer la nouvelle saison de Vidy. Le directeur Vincent Baudriller s’invite ce soir au Théâtre du Jorat pour inaugurer sa deuxiè­me programmation depuis son arrivée à la tête de l’institution lausannoise avec «En avant marche!», bouleversante création de théâtre dansé signée des Belges Alain Platel et Frank Van Laecke, tout juste primée d’un Herald Angel Award au Festival d’Edimbourg («24 heures» du 29 août). Mardi, c’est avec «The Encounter» du Britannique Simon McBurney que Vidy ouvrira ses portes. Deux coproductions d’envergure internationale qui laissent présager une nouvelle année riche en découvertes artistiques. Et en débats esthétiques passionnants.

Pas de quoi effrayer l’ancien directeur du Festival d’Avignon, qui défend avec passion ses choix et le cap qu’il a choisi pour le théâtre au bord de l’eau.

Comment s’annonce la nouvelle saison de Vidy, qui démarre ce soir?

Sous les meilleurs auspices. Elle débute avec deux grands artistes européens, Alain Platel, ce week-end, et Simon McBurney, la semaine prochaine, et deux jeunes artistes d’ici, Karim Bel Kacem, puis Magali Tosato. Simon McBurney est un artiste majeur de la scène d’aujour­d’hui, pas encore assez connu en Europe continentale et encore moins en Suisse romande où il n’est jamais venu. C’est un beau cadeau que l’on fait aux spectateurs de la région. Au-delà d’être un immense acteur et un excellent raconteur d’histoires, il est peut-être l’un des représentants les plus singuliers d’un théâtre de l’imagination. Il utilise le texte, la parole mais aussi le corps, le mouvement, des objets, tout ce qui peut servir à nourrir un récit. C’est vivant, inventif, généreux.

Son spectacle est à la fois très simple – avec un homme seul sur scène qui raconte une histoire (lire ci-contre) – mais il repose, aussi, sur un dispositif technologique très élaboré. Le théâtre dans sa forme classique est-il dépassé?

«The Encounter» se nourrit des nouveaux outils à disposition pour faire un théâtre ludique et très fort, mais ce n’est pas un spectacle high-tech. Depuis ses origines en Grèce, le théâtre n’a cessé d’évoluer. Quand la machinerie s’est développée au XVIIe siècle, cela a permis aux artistes d’inventer de nouvelles formes avec du merveilleux, de la féerie. Cela continue aujourd’hui. Si on parle du théâtre com­me d’un art vivant, c’est notamment par­ce qu’il a depuis toujours cette capacité de se nourrir du monde et de l’histoire des arts, des langages et des formes artistiques variées qui existent ailleurs. Que la musique, la danse, les arts visuels ou les nouvelles technologies, comme le son ou la vidéo, viennent l’alimenter aujour­d’hui, cela me semble un processus tout à fait normal et vivant.

Au risque d’oublier, parfois, que le texte est aussi l’un des fondamentaux du théâtre?

Pour moi, les choses ne se passent jamais en opposition et je ne crois pas qu’une forme artistique tue une autre forme artistique. Si l’on regarde bien la programmation de Vidy de l’année dernière comme celle de cette année, avec bien entendu Simon McBurney mais aussi et entre autres Pascal Rambert qui sera à deux reprises à l’affiche, on voit que le théâtre de texte n’est absolument pas mort. Ce que je souhaite partager avec le public, c’est la vitalité du théâtre, sous toutes ses formes. C’est sa capacité à toujours se réinventer, en se nourrissant d’histoires et de traditions différentes.

Votre première saison a généré de passionnants débats mais aussi surpris un public d’habitués confronté à des spectacles jugés parfois exigeants…

Depuis ses origines, Vidy est un théâtre engagé, où les artistes viennent créer des spectacles, convoquent des auteurs con­temporains en prise avec le monde. Je suis vraiment dans cette continuité et j’essaie d’inviter les créateurs qui me semblent les plus excitants. C’est comme cela que je comprends ma mission: défendre la création romande en la croisant à la création qui se passe ailleurs.

Vous venez d’engager un dramaturge, Eric Vautrin, qui aura pour mission de développer la communication autour des spectacles afin de favoriser leur réception. Le public lausannois reste-t-il hermétique à certaines formes contemporaines?

Qu’est-ce qui anime un spectateur qui vient passer une soirée à Vidy? C’est la curiosité. Eric Vautrin n’est pas engagé pour lui expliquer les spectacles, mais pour accompagner, en amont ou en aval, cette curiosité. Une partie du public est désireuse d’en savoir plus ou de mieux comprendre des formes nouvelles parfois vues pour la première fois. Son rôle consistera aussi à faire entrer en résonance les spectacles de la saison entre eux, à travers leurs thématiques parfois communes qui donneront lieu à des débats.

Lorsque vous préparez votre saison, qu’est-ce qui guide vos choix?

Je souhaite partager avec le public des œuvres fortes. Ma démarche de directeur artistique et de producteur est d’être à l’écoute du désir et de la nécessité des artistes. Ce qui me touche, c’est quand je ressens chez eux une nécessité profonde, une envie irrépressible de prendre le plateau avec leur projet. Et j’adore, ensuite, partager cette création avec des spectateurs de toutes les générations et les voir débattre des œuvres.

Cherchez-vous aussi à provoquer, parfois, avec des spectacles qui s’amusent de la transgression?

«Provocation» est un mot que je n’utilise jamais. C’est hors sujet par rapport à ma démarche de travail, sauf si on l’entend dans le sens de «générer quelque chose chez le spectateur». Je veux que le rendez-vous avec l’art soit une expérience. En ce qui concerne la transgression, c’est différent. Les arts de scène sont un endroit où l’on peut dépasser les limites, traiter des pulsions qui existent en chacun d’entre nous, interroger de manière sensible ou poétique ces choses qui sont au cœur du mystère de la vie humaine. Au théâtre, la représentation de la violence, pour mieux la comprendre et l’affronter, est justement possible: à la fin, les morts se lèvent toujours pour saluer le public.

Créé: 04.09.2015, 12h22

Un voyage intime et onirique dans la conscience de l'autre

Quand l’art ancestral du raconteur d’histoires se marie avec la technologie la plus pointue. Le comédien et metteur en scène anglais Simon McBurney – homme de théâtre et acteur de cinéma vu dans Mission impossible 5 ou la série Les Borgias – arrive à Lausanne avec une fascinante création coproduite par Vidy et dévoilée en première mondiale au Festival d’Edimbourg, il y a trois semaines. «The Encounter» raconte l’histoire du photographe Loren McIntyre qui, en 1969, s’est perdu au milieu du peuple de la vallée du Javari, à la frontière entre le Brésil et le Pérou.

Cette rencontre, relatée dans un livre par l’écrivain roumain Petru Popescu, a changé sa vie, lui révélant les limites de la conscience humaine. Aujourd’hui, cette aventure a inspiré à Simon McBurney un spectacle hors norme qui convie le public à une surprenante immersion dans la conscience de l’autre, à une rencontre avec la nature et le temps, à une troublante méditation autour de la conscience de soi et de la réalité. Grâce à des récits qui s’empilent et finissent par troubler complètement le réel. La réussite du projet repose d’abord sur l’incroyable talent du comédien, véritable bête de scène qui, incarnant les différents rôles durant près de deux heures, arpente seul le plateau. La performance impressionne. Le succès du projet dépend, ensuite et surtout, du dispositif original qui expérimente la technologie binaire.

Chaque spectateur se retrouve muni d’un casque audio où les sons sont diffusés séparément, à gauche et à droite. Les «multiples» voix de Simon McBurney (captées par différents micros) sont alors mixées avec des musiques préenregistrées et des bruits générés en direct. Pour le public qui se retrouve au cœur de la jungle et entend «de l’intérieur» les voix, l’immersion devient alors totale dans cet univers sonore spatialisé. «Ce dispositif crée une intimité et plonge le public là où il ne va jamais: dans la tête du personnage, confie Simon McBurney. Finalement, ce n’est pas l’histoire que je raconte mais véritablement l’imaginaire de chacun qui donne naissance au spectacle.» L’expérience vécue avec «The Encounter» est unique. Reste à savoir si elle passera la barrière des langues. Joué en anglais, le spectacle sera surtitré en français, à Vidy. Un handicap pour un spectacle particulièrement dense qui perd volontairement le spectateur dans son univers onirique.


Lausanne, Théâtre de Vidy
Du 8 au 12 sept.
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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