«Tintin au pays des Soviets» revient, tout en couleurs

Arts et scènesFallait-il coloriser la première aventure du petit reporter d’Hergé? Rappel historique, et analyse d’Exem.

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Le reporter et son chien viennent de fêter leur 88e anniversaire. Tintin et Milou sont apparus en noir et blanc, sans houppe, un peu schématiques, le 10 janvier 1929 dans le supplément jeunesse du Vingtième Siècle, quotidien ultracatholique belge. Hergé a 21 ans, il navigue à vue. «Je ne savais pas ce que j’allais faire la semaine prochaine, et, parfois, le matin même, je ne savais pas ce qui allait paraître l’après-midi, commentera-il dans les années 70. Alors je faisais ça rapidement sur un bout de table et ça partait à la photogravure, et paraissait dans le journal du soir.» Ce premier album n’a jamais été reformaté comme les autres premiers titres de la saga. Le revoici en couleurs par la volonté des éditeurs Casterman et Moulinsart.

De grands tintinophiles du Plat Pays se montrent courroucés. Le journaliste Hughes Dayez va jusqu’à utiliser le terme de «crime de lèse-Hergé» pour dénoncer le mercantilisme de l’opération. Alors qu’Alain Baran, ultime secrétaire particulier et ami du maître, vitupère: «Personne, en dehors d’Hergé lui-même, ne pouvait entreprendre la mise en couleurs.» Il admet que le boulot est plutôt bon, mais il invoque le non-respect du droit d’auteur. Et le fait de publier cette colorisation sous le nom d’Hergé lui reste particulièrement en travers de la gorge.

Du côté de chez Moulinsart, Philippe Goddin, gardien du temple, trompette que sans couleurs l’album reste illisible pour une partie du public. «Qui sait ce qu’Hergé aurait voulu?» glisse-t-il dans une interview qui accompagne cette parution. Aurait-il la mémoire courte? Dans une correspondance de 1955 avec l’abbé Schoune, le père de Tintin écrit au sujet d’une réédition des Soviets: «L’indigence du scénario et la gaucherie du dessin qui caractérisent ce premier essai trahissent le débutant que j’étais à l’époque. Oui, j’ai «renié» cet ouvrage si le renier veut dire ne plus m’y reconnaître». OK, il admettra dans Tintin et moi, ses entretiens de 1975 avec Numa Sadoul, qu’il n’éprouvait pas de remords: «Tintin au pays des Soviets, c’est le reflet d’une époque.»

Mettre l’accent sur les détails

Michel Bareau, directeur artistique des Editions Moulinsart, justifie l’opération: «Le défi pour nous était de dynamiser une œuvre qui n’a pas été conçue pour la couleur, en restituant une ambiance d’époque. D’un album noir et blanc, on fait généralement une lecture globale, contrairement aux albums coloriés par Hergé, où l’on est davantage attiré par les détails. En apportant de la couleur, on met l’accent sur ces détails qu’on a ratés auparavant.» Ils ont nettoyé les planches et les ont débarrassées des trames qui soutenaient les ambiances nocturnes. Ça paye! L’épisode du fantôme (Tintin et Milou se recouvrent de draps blancs pour effrayer leurs poursuivants) gagne en puissance et lisibilité. Malheureusement, la colorisation accentue aussi la maladresse du trait. Et les moments forts de rentre-dedans entre le noir et le blanc (comme dans la scène de la locomotive) n’ont que faire de la couleur. Curieux aussi ces têtes roses pour les méchants Rouges!

Chacun jugera à son goût. Mais pour goûter aux folles turpitudes de cet opus de maître débutant, peu importe les versions. La force des Soviets tient dans cette suite de poursuites ininterrompues, de castagnes écervelées, cette ode à l’improvisation, ce déni de vraisemblance, cette propension à toutes les absurdités. Cette longue fanfaronnade, comme l’appelle Benoît Peeters. Le biographe du père de Tintin ne se trompe pas: «Le plus beau de cette première aventure tient à son caractère saugrenu. Hergé n’a aucun souci de vraisemblance, il se permet tout et n’importe quoi.»

Objet rare

L’anticommunisme primaire vient de l’ambiance qui régnait au Petit Vingtième. Hergé avoue qu’«on y bouffait littéralement du bolchevik». Sa seule documentation se résumait au pamphlet virulent Moscou sans voiles, torché par Joseph Douillet, ancien consul belge à Rostov-sur-le-Don.

Les aventures de Tintin reporter du Petit Vingtième au pays des Soviets sont parues en 1930. Les dix mille exemplaires se sont arrachés. Et puis l’objet est devenu rare, au point qu’un exemplaire de l’édition originale s’est vendu 32 000 euros en 2001. Hergé a longtemps boudé les Soviets. Et puis, devant l’avalanche des éditions pirates, il a consenti à le faire réimprimer en 1973 dans le cadre d’un tirage des Archives Hergé. Débarquent enfin les fac-similés de 1981, deux ans avant sa mort, et de 1999 afin de marquer les 70 ans de Tintin. L’album endosse alors le numéro un de la saga. La version colorisée, sans doute pour commémorer les 100 ans de la Révolution d’Octobre, paraît dans une version simple et une autre luxueuse, à respectivement 300 000 et 50 000 exemplaires.

Deux choses encore. C’est au volant d’un bolide volé pour se sauver, pleins gaz donc, que Tintin choppe la houppe qu’il ne quittera plus. Et c’est la seule fois qu’on voit le reporter pondre un article.

«Tintin au pays des Soviets» Par Hergé. Ed. Moulinsart/Casterman, 144 p. (24 heures)

Créé: 14.01.2017, 10h45

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