En trio, Eugénie Rebetez explore l’intime

ScèneA Dorigny, la chorégraphe jurassienne détricote les liens familiaux dans «Nous trois». Rencontre.

Victor Poltier, Eugénie Rebetez et Pascal Lopinat, trois énergies mises en tension.

Victor Poltier, Eugénie Rebetez et Pascal Lopinat, trois énergies mises en tension. Image: AUGUSTIN REBETEZ

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Chez Eugénie Rebetez, le geste précède la parole. Les yeux mi-clos, la chorégraphe articule ses doigts, plie et déroule ses poignets avant de répondre aux questions. Le corps est son moteur. «C’est ma matière, j’utilise tout ce qu’il me met à disposition: les mouvements, la respiration, les émotions qui circulent, les souvenirs qui traversent l’esprit.» Solaire, la Jurassienne de 35 ans mitonne sa nouvelle création dans les murs de la Grange de Dorigny, qui l’accueille en résidence depuis l’an dernier. Après trois solos remarqués, «Gina», «Encore» et «Bienvenue», elle arpente de nouveaux territoires, ose enfin inviter d’autres interprètes (le comédien et danseur Victor Poltier et le musicien Pascal Lopinat) à s’emparer du plateau à ses côtés dans «Nous trois», à l’affiche dès samedi et jusqu’au 30 novembre.

Liens indéfectibles?

Cherchant les mots justes, elle dépeint ce nouveau spectacle comme une naissance. «Cette année, rit-elle, je fais mon coming out de chorégraphe et de metteure en scène. Je ne vois pas comment décrire les choses autrement!» Non contente d’explorer une nouvelle forme, celle du trio scénique, elle s’émancipe peu à peu du regard bienveillant de son compagnon, le Zurichois Martin Zimmermann, metteur en scène de ses solos. «Pendant longtemps, on a eu l’impression que collaborer était un élément indispensable pour former un couple. Puis nous avons dû dissocier nos activités lorsque notre fils est né, simplement pour des raisons d’organisation, confie la maman de Jules, 3 ans. Finalement, on s’est rapprochés en s’éloignant.»

La jeune artiste a aussi ressenti le besoin de s’approprier son art, tâtonner à sa guise, forger son univers. «Je m’autorise à écrire ce spectacle tel qu’il me parle à moi. Mais en gardant à l’esprit qu’il faut trouver la manière de le délivrer à des spectateurs, pour qu’ils puissent imaginer leur propre histoire.» Car, sur scène, les trois interprètes ne racontent pas. Ils évoquent, suggèrent, esquissent. Par bribes, le trio tire des fils dramaturgiques autour des liens familiaux, détricote l’équilibre complexe entrelaçant amour, dépendance affective, transmission entre générations, symbiose ou Geborgenheit — expression allemande désignant un sentiment de confiance, de bien-être, d’amour de l’autre.

Légèreté et gravité

«L’idée n’est pas de parler de ma famille mais d’explorer la nature des relations intimes d’un point de vue émotionnel, physique, musical, immatériel. De montrer la fragilité de ces liens que l’on croit indéfectibles.» Une exploration qui passe par une forme de légèreté. «L’humour est une clé pour inviter les gens à entrer dans mon univers.» Mais son pendant, la gravité, pèse tout autant dans la balance. Chez elle, le comique n’a pas lieu d’être sans profondeur. Sans prise de tête pour autant: «Je ne cherche pas à faire rire à tout prix, mais si les gens rient et ressortent du spectacle avec la patate, alors je suis contente.»

Son univers aux tonalités surréalistes se révèle dans des langages multiples, entremêlant partition chorégraphique, chant, sons et textes. «Pour moi ça forme un ensemble cohérent, un peu comme les cinq sens.» Sur le plateau, trois corps, trois personnalités, trois énergies mises en tension. «Victor est grand, athlétique, j’avais envie de jouer avec quelqu’un de très différent de moi. Mais ce qui m'a touché chez lui avant tout, c’est cette passion pour ce métier, cette capacité à plonger dans le jeu.» Quant à Pascal Lopinat, il injecte un son vibrant, tonique, explosif même. «Il est batteur, donc ça cogne, ça vrombit. Il est incroyablement créatif dans sa façon d’inventer de la musique.»

Ensemble, incarnant des personnages sans rôle défini ni étiquettes, ils auscultent les émotions, les sentiments, se confrontent à des situations familières, en révélant les dissonances. «On est trois à partager l’espace. Du coup il y a de la friction, mais aussi beaucoup de tendresse.»

Créé: 19.11.2019, 10h20

En dates

1984
Naît à Genève, deuxième d’une famille de quatre enfants. Elle grandit à Mervelier, dans le Jura.

1999
À l’âge de 15 ans, elle commence la formation spécialisée danse-études du Lycée MartinV, à Louvain-la-Neuve (Belgique). Elle poursuivra ses études aux Pays-Bas.

2005
Diplôme de la filière Bachelor Dancemaker de la Haute École d’art ArtEZ, à Arnhem (Pays-Bas).

2008
Elle s’établit à Zurich et travaille notamment avec le chorégraphe vénézuélien David Zambrano et avec le metteur en scène Martin Zimmermann, son compagnon.

2010
Création de son premier solo, «Gina». Elle invente un personnage de diva jurassienne.

2013
Deuxième solo, «Encore». La même année, elle reçoit le Prix suisse de la scène.

2016
Naissance de son fils Jules.

2017
Présente son troisième solo, «Bienvenue».

2019
En juillet, chorégraphie le défilé du canton du Jura à la Fête des Vignerons. En novembre, création de «Nous trois», à la Grange de Dorigny.

Infos pratiques

Lausanne, Grange de Dorigny
Du 22 au 30 nov.
Rens.: 021 692 21 27
www.grangededorigny.ch

Articles en relation

Eugénie Rebetez étend les limites de son corps

Scène «Bienvenue», dernière création de la Jurassienne, est une ode à la poésie et au burlesque contemporain. À voir à La Grange de Dorigny dès vendredi. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.