[VIDÉO] Une place au théâtre quel que soit votre handicap

CultureLes actions invitant les publics dits «empêchés» à assister à des spectacles se multiplient.

Guidés par Selvi Pürri, audiodescriptrice, les spectateurs malvoyants et aveugles ont visité les décors et touché les accessoires de «La ferme des animaux» à la Grange de Dorigny. Vidéo: Anne-Julie Ruz et Natacha Rossel / Photos: Christian Brun

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Alors que le public sirote un verre avant la représentation de la Ferme des animaux à la Grange de Dorigny, une dizaine de personnes pénètrent déjà dans la salle. Les unes examinent prudemment les lieux avec leur canne blanche, les autres les suivent, au bras d’un proche ou d’un bénévole. Ce soir, tous assisteront au spectacle sans le voir ou en n’en percevant que des éléments plus ou moins nébuleux. Deux audiodescripteurs auront pour mission d’habiller les interstices en glissant, entre deux répliques, des informations sur les déplacements des comédiens, leur gestuelle, leurs mimiques. Organisées par l’Association Écoute-Voir, ces représentations audiodécrites font partie des actions mises en place pour faciliter l’accès à la culture des publics dits «empêchés», c’est-à-dire des personnes en situation de handicap au sens large du terme.

«La Suisse a ratifié la convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, qui implique notamment une pleine accessibilité aux activités culturelles, rappelle d’emblée Corinne Doret Bärtschi, présidente d’Écoute-Voir. Aux niveaux national et cantonal, des lois vont dans le même sens.» Seulement voilà, peu d’actions ont été mises en place au plan politique. C’est là qu’entrent en jeu les associations, reconnues d’utilité publique et soutenues financièrement par les pouvoirs publics, du moins en partie.

Reconstituer le puzzle

Preuve que le besoin est au rendez-vous. Et l’envie aussi! Écoute-Voir a offert 15 représentations audiodécrites en 2017, auxquelles ont pris part 133 personnes aveugles ou malvoyantes. «Je ne pourrais pas accueillir plus de monde avec la même qualité», estime la directrice. Le principe? Le public, installé aux trois premiers rangs pour mieux ressentir les mouvements et vibrations, écoute les indications soufflées par un duo d’audiodescripteurs dans un casque.

Ce soir-là, Selvi Pürro et Paulo dos Santos combleront les pièces manquantes du puzzle depuis leur petite salle aménagée en régie. «Tout est écrit pour que nous nous inscrivions dans le tempo de la représentation. Il n’y a presque pas de place pour l’improvisation, explique Paulo dos Santos. Je sais qu’à tel moment, par exemple, je n’ai qu’une demi-seconde pour dire qu’un personnage sort à droite.» Un travail d’orfèvre qui représente une heure de travail pour une minute de spectacle. «Notre fonction est de compléter la vision du metteur en scène pour des personnes qui n’ont pas accès au spectacle dans son ensemble, en restant le plus objectif possible», résume le comédien, qui est l’un des quatre audiodescripteurs romands formés en 2013.

Habitué des salles de spectacle malgré son handicap visuel, Hugo Thomas a fait l’expérience de la pièce audiodécrite pour la toute première fois. «Les indications m’ont aidé à saisir des détails qui m’auraient échappé, confie-t-il à l’issue de la représentation. Par exemple, je n’aurais pas perçu qu’un des verrats léchait le cou de l’une des poules en tirant la langue.» Dans l’après-midi, Hugo Thomas et une partie des spectateurs aveugles et malvoyants ont pu visiter les décors, toucher les costumes, manipuler les accessoires. «Cela leur permet de prendre des points de repère», souligne Corinne Doret Bärtschi.

Relax au théâtre

Pendant de l’Association Écoute-Voir, le Projet Sourds & Culture traduit depuis 2012 des spectacles en langue des signes. Tout l’enjeu pour l’interprète étant de s’insérer sur le plateau, dans la lumière, sans gêner la représentation. «Nous discutons en amont avec le metteur en scène et nous travaillons avec l’équipe artistique pendant les répétitions et les filages», décrit Anne-Claude Prélaz-Girod, présidente. Au-delà de ces aspects purement techniques, rendre certains éléments du spectacle demande une imagination fertile. «Il faut trouver des combines pour exprimer des intentions. Notre travail va au-delà du mot à mot.»

Rendre le théâtre accessible aux personnes atteintes d’un handicap est un véritable défi. Il l’est d’autant plus lorsque celui-ci n’entre pas tout à fait dans la définition traditionnelle (handicap moteur, surdité, cécité, etc.). Ainsi, un épileptique ou les seniors souffrant de certaines maladies liées à leur âge s’excluent des arts de la scène. Et on a tendance à les oublier. «Relax!» répondent le CPO d’Ouchy, l’Arsenic, le 2.21 et la Grange de Dorigny. Il y a tout juste un an, les quatre institutions lausannoises ont mis en place le concept de «représentations Relax», venu d’Angleterre. L’idée? Offrir un cadre adapté à ces publics. La lumière reste allumée dans la salle, le volume du son est réduit, les spectateurs peuvent s’exprimer, entrer et sortir à leur guise, et certains effets sont atténués sans pour autant altérer ni dénaturer le spectacle. «Ces séances sont ouvertes à tous car nous voulons à tout prix éviter de créer des représentations ghetto», martèle Véronique Biollay Kennedy, directrice du CPO.

Difficile pour l’heure de tirer un bilan de cette démarche novatrice. «C’est compliqué de savoir si tel spectateur est venu à une représentation Relax parce qu’il est épileptique, par exemple. On s’est aussi rendu compte qu’il n’est pas si facile de toucher les personnes concernées.»

L’information a pourtant été diffusée largement par le Forum handicap Vaud. «À mon avis il faudra encore du temps pour faire passer le message, pour que ce type de représentation entre dans les mentalités. Mais on va poursuivre dans cette idée que tout le monde peut aller voir de tout, mais à certaines conditions.» (24 heures)

Créé: 02.02.2018, 09h12

Au ciné et au musée

Le théâtre n’est pas l’unique domaine artistique accessible aux personnes en situation de handicap sensoriel. En Suisse romande, deux associations emmènent régulièrement ces publics au cinéma et dans les musées.
Regards Neufs produit des audiodescriptions et des sous-titrages de films via les applications Greta et Starks. Le principe est simple: le public aveugle ou malvoyant télécharge Greta sur son smartphone et n’a plus qu’à écouter l’audio-description; les spectateurs sourds ou malentendants téléchargent Starks et lisent les sous-titres. La prochaine projection est programmée dès mercredi prochain avec un documentaire intimement lié aux problématiques de la cécité, La fureur de voir. Le cinéaste Manuel von Stürler, lui-même atteint d’une maladie de la rétine, y mène une enquête médicale et scientifique, presque philosophique, sur «ce que c’est que voir». «Cela me tenait à cœur de réaliser un vrai travail de création pour audio-décrire et sous-titrer ce film, que ce ne soit pas une simple traduction», confie-t-il.
L’art d’inclure propose, une fois par mois, des visites guidées et adaptées de toutes sortes expositions (art et histoire, Beaux-Arts, etc.) aux personnes aveugles ou atteintes de surdicécité.

Dans les coulisses

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