A Vidy, Roméo Castellucci délivre une histoire de merde et de compassion

ThéâtreLa pièce polémique du fameux metteur en scène italien, «Sul concetto di volto nel figlio di Dio», se joue jusqu’à dimanche. Critique

Inaccessible ou bienveillant, le Christ ne quitte pas la scène des yeux.

Inaccessible ou bienveillant, le Christ ne quitte pas la scène des yeux. Image: DR

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Un fils s’agenouille devant son père. Dans la salle Charles Apothéloz de Vidy, il ne s’agit pas du Christ, dont le visage surplombe le fond de la scène, qui implorerait le créateur: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» Le fils en question, il en existe des milliers. Cadre cravaté et costumé, muni de l’incontournable portable, il s’apprête à quitter son père cacochyme pour un quelconque rendez-vous professionnel. Mais son départ est reporté par l’incontinence du vieillard. Sa couche déborde, il faut la changer et effacer les traces brunâtres sur le mobilier d’un intérieur à la blancheur immaculée. L’état du vieil homme s’aggrave, la séquence se prolonge à la mesure des souillures qui se renouvellent.

A Vidy, lors de la première de Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu), pièce de Romeo Castellucci dont la création remonte à 2011, le public rit parfois. Rien de comique pourtant dans l’exhibition d’une défaillance sénile et des soins d’un fils dévoué qui, à la troisième rechute paternelle, finit tout de même par s’emporter. L’expression du rire est ici plutôt mécanisme de défense face à une situation douloureusement répétitive, que l’on aimerait comique, mais qui ne l’est pas.

Si la pièce, au moment de sa création, avait suscité la polémique, elle ne porte pourtant aucune provocation gratuite, malgré les jets de merde. Cette situation triviale, chargée du fardeau de la souffrance et de l’angoisse de la dégradation, ne relève de l’éventuelle provocation que par l’impassibilité du visage du Christ en arrière-fond, tiré d’une peinture d’Antonello da Messina.

Douceur imperturbable

Sa douceur imperturbable mais comme figée dans la monumentalité de la peinture reproduite finirait presque par démentir la compassion pourtant attachée à la figure du fils de Dieu. La notion de représentation est ainsi interrogée avec subtilité par Romeo Castellucci qui, usant de concepts très ouverts, lance la balle dans le camp du spectateur. Le Christ est-il l’inspirateur du dévouement filial? Demeure-t-il au contraire imperméable au désarroi humain? Par ce biais, les valeurs chrétiennes – et non la foi – sont très vivement questionnées, et même l’athée le plus endurci ne pourra esquiver les enjeux de la maladie, de la fin de vie, de la solitude et de la réponse à donner à ces maux quand ils frappent des proches.

Sans sombrer dans l’iconoclasme, il faut bien admettre que la représentation, du Christ ou de qui que ce soit, est forcément partielle, elle ne peut concurrencer l’incarnation. L’image relève des qualités, elle en rate d’autres. La traduction visuelle de cette méditation fait sentir avec beaucoup de force la souffrance mutuelle du père et du fils, leur sentiment de déréliction. Les apparences peuvent être dramatiques, elles ne suffisent pas toujours à traduire le tumulte intérieur. C’est probablement dans ce sens qu’il faut «lire» la suite de la pièce avec sa bande d’enfants jetant des grenades sur la figure sainte – «Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre!» L’image ne peut rien, elle reste parfois muette et le salut est à chercher dans des ressources qui ne peuvent apparaître au grand jour. Le courage, l’abnégation, la patience ne sont pas des valeurs très spectaculaires.

Le dispositif de Castellucci permet de faire dialoguer une dimension quasi documentaire avec l’invisible. De cette matrice simple et efficace, chacun pourra tirer une leçon non définitive. En ce sens, Sul concetto di volto nel figlio di Dio est une réussite, suffisamment maligne pour retourner ou détourner la surcharge occasionnelle du vocabulaire scénographique utilisé et ses lettres de néons


Lausanne, Théâtre de Vidy Jusqu’au dimanche 15 novembre Rens.: 021 619 45 45 www.vidy.ch

(24 heures)

Créé: 12.11.2015, 18h42

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Lausanne, Théâtre de Vidy
Jusqu’au dimanche 15 novembre
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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