Quand nos villes auront toutes le même look

Grand angleTrès rentable, le marché de la location touristique de courte durée, dominé par Airbnb, participe à vider les centres-villes de leurs habitants et à les transformer en musées.

Barcelone. La ville a beaucoup favorisé le tourisme, avant de s’en mordre les doigts et de prendre des mesures contre les plates-formes de location de logements pour de courte durée. Elle est parvenue à faire retirer des milliers d’annonces illégales publiées sur Airbnb.

Barcelone. La ville a beaucoup favorisé le tourisme, avant de s’en mordre les doigts et de prendre des mesures contre les plates-formes de location de logements pour de courte durée. Elle est parvenue à faire retirer des milliers d’annonces illégales publiées sur Airbnb. Image: KEYSTONE/MAGNUM PHOTOS/MARTIN PARR

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Au départ, cela avait tout du concept sympathique. Airbnb, avec son offre de location de chambres chez l’habitant – ou du logement d’un résident pour quelques jours – allait révolutionner les séjours touristiques, permettant aux visiteurs de découvrir une ville au plus près des habitudes de vie de ses citoyens. «Vivez comme un local» a été l’un des slogans phares de la marque.

Dix ans après son lancement, ce géant de l’économie dite «collaborative», avec ses chiffres records – 5 millions de logements proposés sur sa plate-forme, dans 81 000 villes – a bel et bien révolutionné l’offre touristique. Mais Airbnb est aussi devenu, de par sa puissance de frappe et d’occupation de l’espace urbain, l’ennemi public numéro un des pouvoirs publics. La firme californienne ne dérange plus seulement les hôteliers, qui, très vite, ont crié à la concurrence déloyale, mais désormais les villes elles-mêmes, celles dans lesquelles se déversent les touristes avec leurs valises à roulettes.

Des centres sans habitants

Depuis les bilans de cet été, pas une semaine ne passe en effet sans qu’une ville européenne, loin de se réjouir d’un regain d’affluence, ne vienne tirer les conséquences néfastes du business des plates-formes de location. Un marché largement dominé par Airbnb, dont le meilleur allié est le vol «low cost». De Barcelone à Amsterdam, de Paris à Lisbonne, c’est le même constat: nombre de logements des centres-villes de ces métropoles sont désormais entièrement réservés à la location touristique, car cette industrie est devenue très rentable. À Paris, l’Inspection générale des finances a calculé que le business de la location de courte durée rapporte 2,7 fois plus qu’une location classique à l’année. Bien éloignés du particulier qui loue pour quelques jours son appartement à un étranger, des investisseurs se sont spécialisés dans l’acquisition d’appartements ou d’immeubles entiers pour cette activité spécifique. Des outils financiers exclusifs, comme Airdna, sont même dévolus aux calculs des meilleurs rendements des biens offerts sur Airbnb. Sur la base de millions de données, on peut calculer le potentiel d’affaires selon la ville et le quartier où les biens immobiliers se trouvent, ou encore la saison à laquelle ils sont loués.

«Les plates-formes de location touristique ne sont évidemment pas les seules responsables de la gentrification des villes, mais elles sont un puissant accélérateur du phénomène», avance Ian Brossat, adjoint à la Mairie de Paris chargé des questions relatives au logement, qui a fait de la lutte contre leurs activités un combat prioritaire. Il vient de publier un livre à charge, «Airbnb, la ville ubérisée» (Éd. La Ville Brûle). «Selon nos estimations, nous explique-t-il, quelque 20 000 logements, sis essentiellement dans l’hypercentre, sont désormais exclusivement réservés aux visiteurs de passage. Cette activité rapporte en dix jours ce qu’un loyer classique rapporte en un mois. Conséquence: le centre se vide de ses habitants.»

Boutiques souvenirs

À chaque ville ses chiffres alarmants: à Lisbonne, 34% des logements du centre historique sont dévolus exclusivement à la location touristique, selon les données de l’Institut portugais de la statistique, repris par le «Jornal de Negocios». À Barcelone, le Barri Gòtic, très prisé des touristes et des résidents occasionnels qui ont acheté des pied-à-terre, a perdu la moitié de ses habitants entre 2006 et 2015. À Paris, 26% des logements de l’hypercentre ne servent plus à loger des Parisiens. Et que dire du poids des 260 000 habitants qui restent à Venise contre les 30 millions de touristes qui déferlent chaque année?

Effet ricochet du surtourisme et de la gentrification, constaté partout: les commerces de quartier ferment, pour ne laisser place qu’aux boutiques de souvenirs, aux bars et aux commerces branchés, ainsi qu’aux supermarchés, autant de services orientés sur les seuls besoins des touristes. «On le voit très bien dans le Marais, à Montmartre, sur l’île de Saint-Louis et celle de la Cité, ce sont des quartiers qui deviennent des Disneyland à ciel ouvert», souligne l’adjoint à la Mairie de Paris.

Expériences uniformisées

Si l’on se réfère au storytelling de la firme californienne, celle-ci veut faire «vivre des expériences uniques» à ses utilisateurs. Or c’est bien là que se situe le paradoxe. Ces expériences de masse tendent au contraire à artificialiser les quartiers, à en standardiser les décors, à folkloriser les derniers résidents. «D’une ville à l’autre, les quartiers touristiques finissent par tous se ressembler», souligne Ian Brossat.

D’où cette question: en tant que touristes, serons-nous voués à visiter «Unique City», la ville semblable, où que l’on se rende dans le monde? L’uniformisation gagne jusqu’à l’intérieur des logements loués aux touristes: il est frappant de voir que l’idéal d’appartement qui se réserve sur Airbnb, où qu’il se situe sur le globe, répond à la même esthétique bobo, se conformant aux exigences d’une clientèle blanche et suffisamment aisée pour voyager pour ses loisirs. Que répond Airbnb au sujet de ce paradoxe? Contactée, la firme n’a pas donné suite à notre sollicitation.

Dans nombre de villes européennes, de nouvelles législations fournissent une base pour lutter contre le phénomène: le plafonnement du nombre de nuitées autorisées à l’année, des règlements sur le type de logement apte à être loué, des entraves à la professionnalisation de la location touristique sont autant de mesures prises. Mais de tels règlements exigent aussi de lourds moyens de contrôle, avec l’engagement d’inspecteurs chargés de surveiller le marché, que les villes n’ont pas toutes en suffisance.

L’union des villes

À Paris, Ian Brossat estime que la législation mise en place a donné des résultats mais insiste sur la nécessité d’élargir le combat. «Les villes européennes sont en train de s’unir pour mener la lutte devant la Commission européenne. Car jusqu’ici, la Commission, dans sa vision très libérale, s’est totalement refusée à entraver le business des entreprises qui se réclament de ladite économie collaborative. Airbnb mène un puissant lobbying auprès des instances européennes, il faut donc que les villes s’organisent pour se faire également entendre à Bruxelles.»

(24 heures)

Créé: 06.10.2018, 16h04

20 000

C’est le nombre de logements parisiens, essentiellement dans
l’hypercentre, qui seraient désormais exclusivement réservés aux visiteurs de passage.

Airbnb en Europe

Nombre d’annonces Airbnb répertoriées dans 20 villes et régions d’Europe (chiffres récoltés entre le 7 août et le 28 août 2018 par Insideairbnb.com):

Londres 75 322 annonces
Paris 66 130
Rome 29 650
Copenhague 26 216
Berlin 23 092
Lisbonne 22 597
Amsterdam 20 128
Barcelone 19 286
Madrid 18 722
Prague 13 893
Florence 11 360
Vienne 11 102
Bordeaux 11 077
Dublin 10 071
Athènes 9371
Venise 7829
Bruxelles 7792
Stockholm 7446
Vaud 3634
Genève 3035

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