Quand le violon pulvérise des records

Vente aux enchères Ces bijoux boisés sont au cœur de riches transactions. Rencontre avec une experte de la maison d’enchères londonienne Tarisio.

Le Stradivarius «Lady Blunt», vendu à 12,1 millions de francs en 2011, est à ce jour l’instrument le plus cher de l’histoire.

Le Stradivarius «Lady Blunt», vendu à 12,1 millions de francs en 2011, est à ce jour l’instrument le plus cher de l’histoire. Image: DR

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Son grand fait d’armes? Il remonte au 20 juin 2011 et a fait l’effet d’une déflagration dans le monde de la musique. Ce jour-là, l’experte Marie Turini-Viard a manipulé, de ses mains gantées, un Stradivarius d’exception, le «Lady Blunt», lors d’une vente aux enchères qui allait pulvériser tous les records. Le précieux instrument sera adjugé pour 9,8 millions de livres sterling, soit 12,1 millions de francs d’aujourd’hui. Ce pic inégalé – le précédent record était détenu par le Stradivarius «Molitor», vendu en 2010 pour 3,6 millions de dollars – dit la place unique qu’occupent ces bijoux boisés sur le marché des instruments. Car aucun autre n’attire autant d’attentions et ne suscite une aussi grande convoitise auprès des aspirants acquéreurs.

Enchères dans l’anonymat

Dans la vaste toile que forment les transactions sur le marché, trois noms de luthiers surgissent avec force: Antonio Stradivari, bien sûr, mais aussi Bartolomeo Giuseppe Antonio Guarneri del Gesù et Giovanni Battista Guadagnini. Maîtres de l’art luthier, ces figures ont façonné au cours du XVIIIe siècle des objets qui relèvent aujourd’hui du patrimoine. En contrebas de ces quelques géants, qui concentrent à eux seuls tous les records de vente, un sous-bois peuplé d’instruments moins nobles affiche lui aussi une grande vivacité et des échanges d’une grande densité.

A Genève notamment, où Marie Turini-Viard – diplômée en physique et musicologie – a fait escale ces jours-ci. Dans le salon d’un hôtel cossu de la place, elle a scruté, examiné et évalué un violon que lui soumet un particulier. «Je l’emporterai avec moi à Londres», note cette grande connaisseuse à la fin de l’entretien. Outre-Manche, une autre histoire, similaire à celle de centaines de violons, débutera alors. Car c’est dans la capitale britannique que la vente aux enchères de cet instrument prendra forme, en ligne et sous la garantie stricte de l’anonymat des enchérisseurs, par l’entremise de la maison spécialisée Tarisio. Fondée en 1999, l’institution, qui opère aussi à New York, ne jure que par les archets et les violons et a atteint au fil du temps une position de leadership mondiale. Ce qui la distingue de ses concurrents? «Sans doute l’attention portée aux musiciens. Dans la maison, nous le sommes tous par ailleurs. Et nous donnons la possibilité aux potentiels acquéreurs d’essayer les instruments, de mesurer leurs atouts avant de se lancer dans les enchères.»

Novateur, le modèle de vente en ligne organisé par le site Internet de Tarisio a donc su générer l’adhésion. Chacune des trois sessions annuelles de vente offre au public à peu près deux cents instruments. De son côté, Marie Turini-Viard expertise environ 3000 instruments par année. Leur prix une fois placés dans le circuit de la vente? «Il varie de 5000 à plusieurs millions d’euros, pour les cas exceptionnels, précise l’experte. Disons que la moyenne tourne autour de 25 000 euros.» Les acheteurs, eux, sont en majorité des musiciens. Mais les objets les plus nobles, et les plus chers, passent souvent par des grosses structures (banques, entreprises, fonds d’investissements…) avant que celles-ci ne les prêtent à des solistes à la renommée internationale.

Un violon pour l’image

«La plupart du temps, ces passations se font en toute discrétion, sans volonté du prêteur de se faire de la publicité.» A d’autres occasions, l’effet positif que cela génère sur l’image de l’entreprise est particulièrement recherché. Ce fut le cas de la Banque de la Suisse italienne (BSI), qui, en prêtant un Guarneri del Gesù à Renaud

Capuçon, conçut en 2005 une consistante campagne de communication autour de cette opération et du précieux violon.

Voilà donc un instrument qui garde bien arrimée la couronne de roi dans un marché qui, selon Turini-Viard, «demeure fluide et très bien portant, comme tout le secteur du luxe». Loin du danger des bulles spéculatives, si présentes dans d’autres domaines à forte valeur ajoutée, les violons les plus éblouissants ont vu leur cotation monter avec une régularité quasi métronomique. Une aura de prestige les accompagne depuis longtemps. «Au XIXe siècle déjà, un Stradivarius valait une fortune», conclut Marie Turini-Viard.

(24 heures)

Créé: 12.09.2017, 08h07

Les plus grosses ventes de l’histoire

Stradivarius «Lady Blunt» (1721): 9,8 millions de livres sterling. Il tient son nom de la petite-fille de Lord Byron, qui a été la plus illustre détentrice du précieux objet. Sa vente aux enchères, pilotée en juin 2011 par la maison Tarisio, a permis de récolter des fonds destinés à deux associations actives dans l’aide aux victimes du tsunami survenu la même année au Japon. Sa grande valeur découle de son état exceptionnel de conservation: passé de collectionneurs en collectionneurs, le «Lady Blunt» n’a quasiment pas été joué, n’a connu ni d’altérations ni d’interventions restauratrices. Ce trait distinctif le rend aujourd’hui vulnérable. C’est pourquoi l’instrument n’est toujours pas joué.

Stradivarius «Molitor» (1697): 3,6 millions de dollars. Passé entre plusieurs mains au cours du XXe siècle, le destin de cet instrument est intimement lié à Albert Stern, violoniste américain qui en a été le propriétaire pendant seize ans, ce jusqu’en 2010. Il doit cependant son appellation à un autre ancien propriétaire, le compte Gabriel Jean Joseph Molitor, général de l’armée de Napoléon. Le 14 octobre 2010, il établissait un record pour l’époque, lors d’une vente aux enchères organisée par la maison Tarisio. Et ce fut la musicienne américaine Anne Akiko Meyers qui s’adjugea l’instrument.

Stradivarius «Hammer» (1707): 3,54 millions de dollars. Estimé par la maison Christie’s entre 1,5 et 2,5 millions de dollars, ce violon fut vendu à un acheteur anonyme le 16 mai 2006, à un prix bien plus conséquent (nouveau record à l’époque). Cette passation marqua la fin du prêt que la Nippon Music Fondation – ancienne propriétaire – avait fait à la violoniste Kyoko Takezawa. Issu de l’âge d’or de Stradivari (premières décennies du XVIIIe siècle) l’instrument porte le nom du premier collectionneur suédois Christian Hammer. R.Z.

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