Le violon, une sensation 3D

MusiqueUn ingénieur toulousain a mis au point un instrument électrique à l’aide d’une imprimante. Révolution?

L’ingénieur et musicien Laurent Bernadac avec son 3Divarius, conçu en partant des planches d’un Stradivarius

L’ingénieur et musicien Laurent Bernadac avec son 3Divarius, conçu en partant des planches d’un Stradivarius Image: THOMAS TETU

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En parcourant du regard ses courbes, on se demande ce qui reste de l’instrument qu’une poignée de familles de Crémone – les Amati, les Stradivari et les Guarneri – ont façonné entre le XVIe et le XVIIIe siècle, jusqu’à en fixer les formes dans une grammaire que les luthiers considèrent comme sacrée. Près de trois siècles après la mort d’Antonio Stradivari (dit «Stradivarius»), concepteur le plus noble et génial de l’instrument à archet, le paysage musical est secoué par l’arrivée d’un violon d’un genre tout à fait révolutionnaire. Baptisé 3Divarius – on n’a pas encore tué le père… – l’objet étonne par ses transparences cristallines et par l’absence de ces volumes qui font l’identité des violons en bois. Et il désarçonne carrément si on pense qu’il a été entièrement conçu à l’aide d’une technologie qui promet de bouleverser la production des objets de notre quotidien: l’imprimante 3D.

Stradivarius pour démarrer

On doit la naissance de cette étrange entité à Laurent Bernadac, Toulousain qui a su faire coexister dans sa vie la passion des sciences et l’amour pour la musique. Ingénieur en génie mécanique et hydraulique, mais aussi violoniste accompli évoluant sur la scène jazz française, l’homme a décidé de s’attaquer au grand chantier du violon électrique après en avoir côtoyé des modèles peu satisfaisants. «Dans mon parcours, j’ai eu affaire à des instruments qui ne répondaient pas à mes attentes, raconte-t-il. Ils étaient extrêmement lourds et offraient une qualité sonore insuffisante. Alors, dès 2012, je me suis mis au travail et j’ai commencé à modéliser sur ordinateur des prototypes. Une année plus tard, j’ai conçu un premier exemplaire en polycarbonate transparent. Mais le résultat s’est avéré une fois encore peu convaincant. Son poids demeurait rédhibitoire.»

En 2015, l’ingénieur croit tenir le scénario qui fera l’affaire. Il consulte tout d’abord les planches d’un Stradivarius et, sur cette matrice, il élabore à l’écran des modèles transfigurés, défaits d’une partie de la table d’harmonie, de la tête, des chevilles (clés en bois servant à l’accordage) et du chevalier. Armé de nouveaux plans, il se rend ensuite auprès d’une entreprise spécialisée dans l’impression 3D et il fait produire un premier exemplaire. Eurêka! Après l’impression, le nettoyage, la polymérisation à l’aide de rayons UV et la pose des mécaniques, le nouvel objet atteint l’objectif principal: «Je voulais que son poids n’excède pas celui d’un violon traditionnel, soit 450 grammes environ, explique Laurent Bernadac. J’y suis parvenu!»

Un financement participatif

Le 3Divarius a ainsi atteint un but qu’aucun autre violon électrique n’a pu approcher avant lui. A cet atout de taille s’ajoutent d’autres qualités, que le concepteur tient à souligner: «Son design est pensé pour prévenir les tendinites chez les musiciens et sa masse, très réduite et très décentrée vers l’épaule, doit favoriser les mouvements de celui qui empoigne l’instrument. Il y a enfin le recours aux mécaniques des guitares électriques, qui permet un accordage simple et optimal. Et l’utilisation aussi de quatre micros, un par corde, qui permet de passer de l’instrument à son amplification sans passer par la préamplification.» Validé et considéré comme viable, le violon sera désormais confronté à l’attitude des potentiels acquéreurs.

Son futur dépendra, on s’en doute, de la réaction du marché. Pour que cette aventure puisse espérer la pérennité, Laurent Bernadac dit devoir écouler environ cent pièces par année, à un prix de 7000 euros par exemplaire. Pour l’heure, il se contente des premiers frémissements que distille le site de financement participatif Kickstarter, où le Toulousain a placé son violon. En quelques semaines, quatre exemplaires ont trouvé acquéreur, en Angleterre, France, Belgique et Alaska. L’horizon s’élargira peut-être. Une nouvelle ère dans l’histoire de la lutherie prendra alors forme. Loin d’Amati, de Stradivari et de Guarneri.

Créé: 11.06.2016, 11h19

L’avis des luthiers, entre réserve et étonnement

Que faut-il penser de cet étrange objet qu’est le 3Divarius, dont les formes rappellent par touches épurées les violons traditionnels en bois? Les luthiers genevois que nous avons consultés, héritiers d’un savoir-faire séculaire, n’ont eu que la documentation qu’offre le Web pour s’en faire une idée. Trop peu pour émettre une expertise, mais assez pour avancer un avis. Dans son atelier de la rue du Général-Dufour, qu’il occupe depuis 40?ans, Bernard Bossert ne cache pas son scepticisme: «On pourrait contester un certain nombre d’affirmations qui accompagnent le dossier de présentation. Dire par exemple que l’instrument a été conçu en partant des planches d’un Stradivarius relève un peu du non-sens. Les proportions d’un violon sont fixes et inaltérables, et faire référence au luthier de Crémone relève du marketing. Il y a un autre argument qui me laisse perplexe: l’instrument préviendrait les tendinites chez le musicien? Or, qu’il soit imprimé en 3D ou en bois, le violon présente des contraintes invariables au niveau des articulations et des tendons. Enfin, je crois que le déplacement des masses vers l’épaule n’est pas nécessairement un atout. Le musicien a aussi besoin de ressentir le poids du manche et de la table d’harmonie. Cela lui donne un repère important lorsqu’il pose les doigts sur les cordes.»

A quelques centaines de mètres de là, rue de l’Arquebuse, François Lebeau occupe depuis une année un nouvel espace. Le luthier se pose d’autres questions: «Aujourd’hui, le violon électrique n’est quasiment plus utilisé. L’âge où les Jean-Luc Ponty ou les Didier Lockwood y faisaient appel me paraît révolu. Aujourd’hui, lorsque le musicien veut amplifier le son, il pose un simple micro sur un instrument traditionnel. On peut dès lors se demander s’il existe suffisamment d’acquéreurs pour rendre le projet 3Divarius viable. J’ai mes doutes. Il faut cependant saluer quelques-unes de ses caractéristiques. Le fait, par exemple, qu’il ne pèse pas davantage qu’un violon traditionnel me paraît tout à fait intéressant. Tout comme l’exploit qui consiste à fabriquer l’ensemble dans une seule pièce. Ce trait lui assure une solidité et une durabilité certaine. Mais attention, en cas de casse, il n’y a pas de gestes réparateurs possibles. Tandis que le violon en bois se prête à des restaurations parfois lourdes.» R.Z.

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