Visite du prototype de la tour végétale de Chavannes

ArchitectureIl Bosco Verticale, les deux tours de l’architecte milanais Stefano Boeri, trône dans le quartier dernier cri de Porta Nuova, à Milan. Voué entièrement à l’habitat, donc impossible d’accès, il divise la population.

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Le Bosco Verticale passe un bel automne au soleil. Et ça lui va plutôt bien. Les deux tours anthracite sont parsemées de taches jaunes, rouges, vertes. Au moindre coup de vent, des feuilles se détachent pour se lancer dans un ballet aérien d’une centaine de mètres avant de toucher le sol. Les couleurs d’automne qu’offre la petite forêt agrippée aux façades de ces deux gratte-ciel de la Porta Nuova, à Milan, offrent un spectacle inédit. Et une idée de ce que sera la tour des Cèdres, à Chavannes, dans les années à venir.

Il Bosco, lui, est habité depuis un an. L’ensemble des appartements répartis sur les 26 étages de la grande tour, 112 m de haut, ont été vendus. Il en reste un seul dans la petite sœur, 86 mètres. Pour s’y rendre, on traverse un parc flambant neuf. Une place de jeux, des pistes cyclables, des chiens qui gambadent sous l’œil des maîtres qui vivent dans le quartier. De l’espace public au sol, disent les urbanistes. Un des avantages majeurs des tours.

(Video : Pascal Wassmer/Odile Meylan)

Quelques pas dans cette verdure bien horizontale, et déjà des commentaires de passants fusent. Une jeune femme aux cheveux teints en gris et aux lunettes dernier cri le dit tout haut à ses compagnons: «Si je devais habiter un gratte-ciel, ce serait celui-ci!» Le reste de la troupe ausculte les deux buildings et acquiesce.

Mais pas d’unanimité. Avant de pénétrer dans l’édifice, couronné l’an dernier du prestigieux International Highrise Award qui récompense les meilleures tours, une septuagénaire qui habite la zona nous accoste. «Franchement, vous lui trouvez quoi? Moi aussi, j’ai des plantes sur mon balcon!»

Vue du 15e étage, l’affaire semble, ma foi, un peu plus complexe que ça. Il y a d’abord un léger vertige. Symptôme de ceux qui n’ont pas l’habitude. Le sentiment se dissipe une minute plus tard, lorsqu’on pénètre dans de grandes pièces lumineuses, vitrées, à la vue imprenable sur la ville. Le regard se retrouve doucement filtré par les feuillages. Parfois apparaissent des cimes d’arbres venues d’en dessous. D’autres fois, des plantes tombantes de l’étage supérieur. Ces rideaux végétaux font se dérouler des perspectives inédites. On cherche dans sa mémoire des expériences similaires. Et on tombe sur les cabanes dans les arbres de notre enfance. La sensation de voir au loin tout en étant à l’abri.

Le type d’abri proposé par l’architecte milanais Stefano Boeri est toutefois bien loin du logement de fortune. Ses deux tours, entièrement résidentielles, sont divisées en appartements spacieux, luxueux et… chers. Il a fallu débourser entre 7000 et 12 000 euros par m2 pour s’en offrir un. A Chavannes, l’accès libre au socle et au sommet, la présence de bureaux et d’une salle de gym rendent le projet plus ouvert au public. Mais pas moins cher.

Visite guidée

Simona Pizzi occupe 230 m2 au 14e étage de la «grande tour». Elle ouvre grand ses portes aux journalistes qui souhaitent faire l’expérience du Bosco Verticale. C’est que la construction attire tous les regards. De l’une des trois terrasses, on distingue l’appareil photo de la BBC, perché sur la tour UniCredit voisine. Un cliché est pris toutes les deux minutes depuis près de deux ans. Et donnera lieu à un film.

Simona Pizzi donc se prête volontiers au jeu de la visite guidée, non sans avoir offert un ristretto à ses hôtes. Et raconté l’histoire de la peinture très contemporaine réalisée il y a quelques semaines à même le mur du salon. La quadra rayonnante ne tarit pas d’éloges sur sa qualité de vie. Avant la tour, elle a choisi le quartier. Porta Nuova (lire ci-contre), c’est la nouvelle zona à la mode, idéalement située entre deux gares et trois stations de métro. «Mon mari est parti ce matin à 8 heures pour Rome, il y était à 11 heures…» Turin est à deux pas.

L’idée ensuite de vivre «dans un lieu unique, sinon en Europe, du moins en Italie» a fini de la convaincre. Elle ne voit aucun inconvénient à vivre dans la forêt verticale. Quelques feuilles sur le balcon en automne, tout au plus. Un détail «insignifiant» comparé aux heures à se prélasser sur l’une de ses trois terrasses. «Le bruit du vent dans les feuilles, les camélias d’hiver qui fleurissent en ce moment, la ville à perte de vue…» On suit son regard jusqu’au Duomo, à 2 kilomètres de là.

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

Mais l’intérêt des deux tours végétalisées dépasse l’envie de verdure, la démarche bucolique. Laura Gatti, paysagiste et docteur en agronomie, inspecte toutes les plantes des terrasses dès qu’elle le peut. Veille à leur santé d’un œil expert. Elle a passé des années à concevoir ce projet avec Stefano Boeri.

«Pour le Bosco Verticale, nous avons tous fait un pas au-delà de ce que nous avions l’habitude de faire. Nous avons fait un pari futuriste.» Les centaines d’arbres, d’arbustes n’ont de loin pas été choisis au hasard. Couleurs, textures, périodes de floraison, chute des feuilles… Tout a été pensé. Et tout évolue. «Nous avons constaté que certains oiseaux migrateurs aiment s’arrêter sur les toits. Alors nous tentons d’adapter le type d’arbres pour voir comment ils réagissent», raconte Laura Gatti. Comme pour confirmer, Simona Pizzi nous montre le nid d’oiseau dans le petit pommier qu’on voit depuis son salon. La biodiversité occupe les concepteurs. Tout comme l’écran que peut constituer la flore pour protéger de la pollution, du bruit ou du soleil d’été. Et sa capacité à produire du CO2. A l’échelle de deux immeubles, l’impact pour le reste de la ville semble limité. Mais on imagine facilement le potentiel d’une cité végétale à large échelle…

Difficile de savoir pour l’heure si des forêts verticales pousseront partout. Il y en aura un exemplaire à Chavannes, c’est désormais certain. La tour suisse sera néanmoins très différente de ses prédécesseurs italiens. Blanche, ornée d’essences différentes et seule au milieu de constructions bien plus basses. Mais ici comme là-bas, elle sera assurément scrutée.

Avis contrastés

De retour au pied du Bosco, il n'y a pas à se faire prier pour récolter des avis sur cette bizarrerie de l’architecture. «Je ne l’aime pas, mais je m’y habituerai, nous dit un promeneur qui vit dans le quartier depuis quarante ans. Ce qui me dérange, c’est qu’elle a enlevé de la lumière chez moi. Et bon, les gens qui vivent là, on ne les voit jamais.» Une vieille dame abonde dans ce sens, participe vivement à la discussion, convaincue de la futilité du Bosco. Elle marche d’un pas lent vers la plus haute des tours. Le scepticisme fait soudain place à un sourire: «Vous savez quoi? Je ne m’arrête jamais, et là, en levant les yeux, je me rends compte que, vu d’en dessous, c’est assez beau, en fait, ces plantes qui tombent. Vous auriez dû voir cet été, c’était superbe, tout vert!» Les Milanais reprennent le cours de leur promenade. Des feuilles continuent leur ballet, des habitants discrets pénètrent dans leur tour gardée. Le regard se pose sur les constructions alentour, faites de verre et d’acier. A avoir tant regardé le Bosco Verticale, on l’impression qu’aux autres il manque désormais quelque chose. (24 heures)

Créé: 22.11.2015, 08h30

Porta Nuova, nouveau centre

Le quartier donne le tournis. Porta Nuova, symbole du renouveau d’une zone longtemps laissée à l’état de friche urbaine, concentre les bâtiments hauts et originaux. Mais aussi des centres d’art et de culture, une maison de quartier et un futur grand parc rempli de jardins urbains. Une nouvelle skyline qui lie désormais Garibaldi, Isola et Varesine. La gare Garibaldi est à quelques pas de là. La zone est peuplée depuis longtemps. Et les habitants historiques du quartier hésitent. Il y a la joie de voir arriver des dizaines de restaurants et de bars branchés, des pistes cyclables et un parc. De parler aux journalistes, d’être entourés d’immeubles futuristes. Mais la crainte plane de voir les rares petits immeubles disparaître, tout comme la composition populaire du quartier et les loyers modérés.

Le Bosco Verticale, avec ses deux tours, se fond dans ce paysage de gratte-ciel et semble presque un peu petit pour le secteur. Il n’impressionne pas comme les monstres d’acier et de verre qui peuplent Porta Nuova. Les reines, ce sont les trois immenses tours Unicredit. La plus grande culmine à 230 mètres, soit la construction la plus haute du pays. Et, à ses pieds, le Unicredit Pavilion, drôle de centre culturel tout en bois qu’on appelle «le haricot». La Diamond Tower a des allures de menhir. Les résidences Aria et Solaria, sortes de copies étranges du Bosco, le vert en moins, s’élèvent haut, mais sont d’une banalité surprenante dans cet environnement. La Casa della Memoria, bloc rouille détonnant, est, elle, dédiée aux résistants italiens. Des dizaines de grues sont encore installées dans le quartier, preuve que les propriétaires, des Qatariens, n’en ont pas fini avec ce morceau de ville.

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