Voyage au centre du musée

ExpositionLe Musée d’ethnographie de Neuchâtel questionne de manière délicieusement décalée notre rapport au tourisme.

Des monuments sous cloche, disposés sur un plateau tournant au centre d’une table, comme dans les restaurants asiatiques, une jungle de téléphones portables ou un minitemple de la morale placé dans la cabine de l’avion: autant de mises en scène pop de notre rapport au voyage.

Des monuments sous cloche, disposés sur un plateau tournant au centre d’une table, comme dans les restaurants asiatiques, une jungle de téléphones portables ou un minitemple de la morale placé dans la cabine de l’avion: autant de mises en scène pop de notre rapport au voyage. Image: Prune Simont-Vermot / Musée d’ethnographie de Neuchâtel

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Embarquement immédiat pour un voyage inédit, aussi bien à l’intérieur de soi que dans les murs magnifiquement rénovés de la Black Box, le bâtiment du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN) consacré aux expositions temporaires. La destination? «Le mal du voyage – pratiques et imaginaires touristiques», dit l’affiche, tantôt déclinée d’une valise, d’une paire de lunettes à soleil mais aussi…. d’un sachet à vomi.

Ce dernier détail illustre à merveille le ton que les deux codirecteurs du MEN, Grégoire Mayor et Yann Laville, et toute leur équipe désirent donner à l’endroit. «Nous aimons beaucoup utiliser l’humour et la dérision pour amener les gens à la réflexion», confirme ce dernier. Et ça se voit dès l’entrée, où le visiteur a le choix entre trois guides touristiques – un catalogue kitschissime de croisières, un petit fascicule culturel bleu et un troisième ressemblant au Guide du routard – pour s’orienter dans cette exposition articulée, justement, comme un voyage.

Smartphone et séance diapos

De la file d’attente ultraconditionnée et aseptisée à l’aéroport, douche froide immédiate sur les inspirations de grands espaces et de liberté, jusqu’à la géniale séance de visionnement des photos de vacances, où un pouce géant fait défiler des images sur l’écran d’un smartphone, version moderne des interminables soirées diapos, le périple est passionnant.

«Nous avons voulu renouer avec des thématiques d’actualité, reprend Yann Laville. Face à l’uniformisation des cultures, aux questions d’écologie, nous nous demandons ce que voyager veut dire aujourd’hui. Et quels effets le tourisme produit-il sur les populations? Ils ne sont pas forcément tous négatifs. Cette exposition est pleine de références aux travaux scientifiques, notamment de l’Institut d’ethnologie avec lequel nous collaborons étroitement, qui sont ici présentées de manière pop. Nous avons beaucoup réfléchi à la manière dont un visiteur parcourt une exposition et avons voulu jouer avec lui.»

Mannequins aux masques folkloriques

Le pari est relevé avec audace et un petit sourire en coin. Avec notamment ces mannequins – très critiqués à une époque dans le monde muséal puisqu’ils étaient jugés trop stéréotypés –, aux visages portant des masques folkloriques fabriqués uniquement pour la vente, pièces factices qui n’appartiennent pas à la culture locale. Placés stratégiquement le long du trajet, souvent exactement là où on aimerait se mettre, ils cachent la vue, dérangent, comme c’est souvent le cas en vacances, où il faut trop souvent jouer des coudes. «L’enfer, c’est les autres», disait le philosophe Jean-Paul Sartre, alors que l’exposition multiplie les clins d’œil aux propos de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans «Tristes tropiques»: «Je hais les voyages et les explorateurs.»

Une valise de mises en scène

Les mises en scène successives nous embarquent dans des univers connus, affichant des travers qui le sont souvent moins. On y retrouve certes des thématiques attendues, comme le climat, la pollution ou les selfies (que de collisions réussies dans la «jungle des images»!), mais pas seulement. Tourisme de bien-être avec les stéréotypes des spas et leurs dérives, «dark tourisme» dans les lieux de catastrophes, tourisme de transgression – où les affiches racoleuses nous conduisent finalement dans un cercle de parole, façon Alcooliques Anonymes –, tourisme chamanique pour lequel on décolle grâce à l’ayahuasca… il y en a pour tous les goûts.

Du rêve à la froide réalité

Particulièrement efficace, cette «plage» où les transats alignés questionnent le «bronzer idiot», lui opposant le fait que, dans le monde actuel, la chaise longue est parfois le seul endroit où les gens prennent encore le temps de lire un livre. Et soudain, la bande-son joyeusement ringarde est interrompue. La lumière du soleil devient froide avant de disparaître au moment même où un flash radio annonce une catastrophe naturelle ou un attentat, transformant subitement le vacancier détendu et huilé en victime.

Juste avant la dernière évocation, celle du «blues du retour», le marché-boutique de souvenirs nous rappelle subitement la richesse des collections du MEN au travers d’une foule d’objets dont on retrace les origines. Tantôt anciens, tantôt factices, tantôt cultes, tantôt touristiques, ils racontent l’histoire de populations d’ici (Brienz, par exemple) et d’ailleurs (Bali, l’Alaska).

Il faut prévoir un peu de temps pour ce voyage organisé par le MEN. Mais il en vaut largement la peine: le dépaysement est total et notre empreinte carbone quasi nulle!

Créé: 30.01.2020, 10h50

Infos pratiques

Neuchâtel, Musée d’ethnographie

Jusqu’au 29 nov.

Ma-di 10h-17h

www.men.ch

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