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Yolande Moreau: «Il faut ruser en finesse»

La comédienne fait la révolution dans «La bonne épouse».

Même en deuxième rôle, Yolande Moreau épate dans «La bonne épouse».
Même en deuxième rôle, Yolande Moreau épate dans «La bonne épouse».
Alexandra Wey/Keystone

Exilée dans l’Eure, Yolande Moreau, 67 ans, bine des choux dans son jardin avec excellence. Force de la nature, Bruxelloise de père wallon et mère flamande, la comédienne fait peu dans le navet, au pire dans l’anecdotique. Ainsi, «La bonne épouse», chronique des années 1970, c’est toute sa jeunesse. Sauf qu’au contraire des demoiselles ménagères à l’affiche, la géante ruait déjà dans les brancards à 18 ans, mère de deux gamins à la vingtaine juste passée. La vie vous tricote de ces destins, souffle-t-elle dans ces retrouvailles avec le réalisateur de «Séraphine», Martin Provost. Car, à ses heures, les ombres du Plat Pays ont pu prendre le dessus de cette géante calibrée Gille de Binche. «Sale affaire, du sexe et du crime», rugissait-elle d’ailleurs à ses débuts. Une même marée noire emportait d’ailleurs sa première réalisation, «Quand la mer monte». De l’émotion à décoiffer les bœufs.

Mais la Yoyo des Deschiens, époque fichu nylon des nineties, sème aussi la politesse du désespoir. Elle préfère les petites taches du malheur aux gros épanchements, comme sa tribu de socioburlesques, les Delépine et Kervern, François Morel, Blanche Gardin et autre Benoît Poelvoorde. Toutes fortes têtes au cœur tendre qu’il faudra guetter sur les écrans ces prochains mois en sa compagnie. Ces temps, l’ogresse blonde s’oxygène en province une semaine par mois avec Christian Olivier, des Têtes Raides, en croquant du Prévert. Au cinéma, le rôle-titre de «La bonne épouse» lui a échappé. Et tant mieux. Elle, c’est la gironde de la maisonnée, sa gouleyante Gilberte Van der Beck se marre en cuisine tandis que la France monte bientôt aux barricades.

Comment avez-vous vécu ce pré-Mai 68?

J’étais ado, je sentais ces vents forts d’une époque qui tournait, tremblait. Avec mes copines, on ne parlait pas de féminisme mais on savait que ça existait. Il ne faut pas oublier l’héritage judéo-chrétien, inévitable, quasi génétique, qui pesait. Mai 68, comme #MeToo maintenant, j’y vois des paliers formidables. Mais il reste tant à faire. Tout en craignant les marches arrière assez redoutables: en Belgique, le droit à l’avortement est contesté.

La rébellion, aux César notamment, ça vous inspire?

Ça parle beaucoup… En fait, sur les César (ndlr: elle en a trois, meilleurs premier film et actrice en 2005 pour «Quand la mer monte», meilleure actrice en 2009 pour «Séraphine»), je ne peux m’empêcher de remarquer un léger progrès. Dans ma génération, il n’y avait quasi qu’Agnès Varda, Chantal Ackerman, Marion Hänsel comme cinéastes. Au-delà, dans le secteur culturel comme ailleurs, il faut ruser en finesse, manœuvrer. Et ça, les femmes savent faire. La parité par exemple… je suis d’accord, bien sûr. Quand ça devient un diktat, je refuse. Je veux du talent avant tout. Mais bon, parfois, plutôt que demander poliment, c’est en gueulant que les choses avancent.

Au fond, vous avez créé votre chemin, le label Yoyo.

Sans doute. Et je n’ai rien contre le fait de jouer une belle salope! Même si je cherche des rôles complexes. Après mes années chez les Deschiens, j’aurais pu me cantonner dans les matrones hautes en couleur qui font s’esclaffer la galerie. Mais ce genre, c’est tout ce dont je n’ai pas envie! J’ai voulu aller dans des registres différents.

Était-ce dur d’imposer votre physique atypique?

J’ai eu de la chance, sinon comment expliquer que j’ai pu avoir autant de choix? Les films alimentaires, je les compte sur les doigts d’une main. Et c’est du bol, je connais des tas d’acteurs bourrés de talent qui restent sur le carreau. Je n’ai jamais été une jeune beauté, dans les vieilles, n’en parlons pas. Je n’aurai jamais le profil de Catherine Deneuve ou de Fanny Ardant. Entre nous, elles n’ont pas le mien non plus!

Agnès Varda voyait en vous, alors que vous n’aviez pas 30 ans, une Signoret déjà âgée…

(Rire.) C’est le cinéma qui fait ça et offre une multitude de mondes. Et Simone Signoret jeune, c’était pas mal aussi! J’aime les gens qui changent. Tiens, Martin Provost, dans «La bonne épouse», je lui ai dit: «Enfin, tu te lâches!» Ses histoires d’artiste maudit ou de sage-femme, tout ça, c’était bien, mais il n’avait jamais exprimé cette petite folie joyeuse sur un thème politique et historique aussi grave.

Écoutiez-vous Menie Grégoire, la Dr Ruth de l’époque?

Ah oui, j’adorais ça! J’ai retrouvé récemment un manuel d’éducation féminine au marché aux puces, comment couper le cochon, repasser le col d’une chemise, accueillir l’homme qui rentre du travail et se taire au lit si l’exercice ne plaisait pas. Étonnant, mais pas si vieux! J’étais sciée. Après les pavés, la révolution prend du temps. Tiens, si je vais à la banque avec mon mari, c’est à lui qu’on cause. Ça me fiche en boule, surtout quand ces mentalités sont le fait de jeunes.

Tout ne passerait-il pas par l’éducation?

C’est sûr que nous portons ces clichés à travers les générations, et qu’ils ne sont pas faciles à dégager. J’ai élevé mon fils et ma fille pareils, mais j’étais sidérée de la voir reproduire des comportements archaïques. D’où ça lui venait? Mystère ancestral. Bon, je reste optimiste, j’ai des petits-enfants et je vois que les pères ont changé de profil. Il est vrai que mon mari a toujours partagé les tâches ménagères. Ça commence par là! Et il marchait dans les manifestations féministes.

Sentez-vous le sexisme évoluer dans le métier?

Ma première réalisation, «Quand la mer monte», en 2004, c’était avec un homme [Gilles Porte], et c’était très douloureux. Il a fallu batailler. Le fait de bosser dans l’artistique n’y change rien. Il faut amener les choses d’une manière… féminine, un peu maligne.

Quelle est votre règle de conduite?

Je fais ce qui m’amuse, je suis pensionnée. Surtout, je garde du temps pour ne rien foutre. C’est important, vous savez…

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Comédie (Fr., 109’, 8/14). Cote: **

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