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Exotisme vaudois (5/41)Dans les pas de l’homme qui repère les oiseaux à l’oreille

Fernand Pasquier emmène dans des prés non pâturés du Pays-d’Enhaut écouter et contempler des espèces qui se raréfient.

À Pra-Cornet, au Pays-d’Enhaut, Fernand Pasquier invite à écouter et à observer de nombreuses espèces d’oiseaux de prairie.
À Pra-Cornet, au Pays-d’Enhaut, Fernand Pasquier invite à écouter et à observer de nombreuses espèces d’oiseaux de prairie.
Jean-Paul Guinnard

Se promener avec Fernand Pasquier, c’est comme découvrir un orchestre où chaque musicien se comporterait en soliste, mais en s’accordant miraculeusement avec les autres. La salle de concert de l’ornithologue installé à Château-d’Œx, c’est la nature tout entière, et plus particulièrement à partir de 1400 mètres. Même si on ne les remarque pas forcément, les artistes à plumes y sont tout le temps en représentation.

Un peu au-dessus des Mosses, à Pra-Cornet, des prés non pâturés et marécageux attirent de nombreux oiseaux des prairies menacés ailleurs à cause de l’agriculture intensive. Pour jouir de cette symphonie particulière, mieux vaut bénéficier d’un guide. Car là où l’oreille néophyte ne perçoit que gazouillis, Fernand Pasquier sait identifier chaque air. «Les oiseaux, je les vois d’abord à l’oreille.»

La meilleure saison pour mesurer l’étendue de cette variété musicale est celle des amours, au printemps. L’on peut toutefois saisir de jolies notes encore en juillet, à condition de venir tôt le matin. C’est donc à 7 h que le guide convoque aux Mosses.

À peine arrivés, nous voilà la tête en l’air. L’ornithologue attire notre attention sur des nids d’hirondelles de fenêtre sous le toit d’un immeuble, pointe des martinets en plein vol, indique un milan noir, identifie un rapace forestier grâce aux restes de son repas lâché sur le bitume: un couvain de guêpes.

Repérer les as du camouflage

Cependant, d’autres espèces évoluent en championnes du camouflage. Ce passionné ne cache pas son plaisir et sa fierté d’avoir détecté «à l’oreille» un lagopède alpin. Même s’il vit totalement à découvert, celui qu’on surnomme la «Perdrix des neiges» se fond dans le décor, ce qui le rend très difficile à observer.

Pour une initiation, pas besoin cependant de grimper à 2000 mètres, où niche le lagopède. Cela commence à quelques minutes de voiture de la station, après avoir quitté la route du col des Mosses pour bifurquer dans la forêt. À peine arrêté, le guide dresse l’oreille et énonce les solistes: pinson, merle et grive musicienne.

Le motif du pinson, toujours identique, se reconnaît assez rapidement, mais la grive se fait désirer. Il faut repérer une mélodie qui revient, puis change après trois à cinq strophes. Ou, comme résume Fernand Pasquier: «Elle se répète tout le temps, mais ne fait jamais la même chose.»

Une passion qui date

Fernand Pasquier a depuis de nombreuses années ce guide avec lui. Il ne se déplace pas non plus sans ses jumelles et sa longue-vue.
Jean-Paul Guinnard

Fernand Pasquier a toujours aimé les oiseaux, alors il a fini par suivre la formation romande en ornithologie à Neuchâtel. Une passion qui le fait grimper sur son vélo électrique tôt le matin pour écouter la nature, tandis que chez lui, il passe des enregistrements pour parfaire sa connaissance des chants d’oiseaux.

Pour chaque espèce, il égrène une caractéristique: le martinet noir peut voler près d’un an sans se poser, la bergeronnette marche au lieu de sautiller…

Mais tandis qu’il parle, une partie de son cerveau demeure attentive aux chants environnants, si bien qu’il lui est difficile de terminer une phrase: «Ah, ça, ce sont des tariers des prés», s’interrompt-il, dressant l’oreille à Pra-Cornet. C’est l’une des 50 espèces prioritaires du programme de conservation des oiseaux en Suisse. «C’est un oiseau très menacé aussi dans sa zone d’hivernage dans le Sahel.»

Le tarier des prés, et son beau plastron orange, est une espèce menacée. 
Getty Images/iStockphoto

Voir l’oiseau de l’année

La pie-grièche écorcheur se plaît à Pra-Cornet. Elle a été nommée oiseau de l’année par l’association BirdLife Suisse car il s’agit de protéger son habitat.
Getty Images/iStockphoto

Alors que le marcheur ne remarquera probablement que la buse qui plane, voire le Pic Chaussy accessible en deux heures de marche, le guide invite à écouter le traquet motteux, la linotte mélodieuse, le coucou. Mais aussi celle qu’il trouve toujours dans ces prés marécageux: la pie-grièche écorcheur.

Élu oiseau de l’année par BirdLife Suisse, sa population a chuté de moitié en trente ans dans notre pays avec l’intensification de l’agriculture et l’usage des pesticides tuant les insectes dont il se nourrit. Ce type de passereau a ses habitudes notamment dans les églantiers, où il aime venir décortiquer ses proies. Fernand Pasquier l’entend, reste à le repérer.

À l’écoute attentive se substitue alors la quête visuelle, plus accessible pour les débutants. À l’aide de jumelles, il faut viser soit les buissons, soit les piquets des clôtures: «On dit toujours qu’il faut repérer ceux qui dépassent: soit il y a un oiseau dessus, soit une pierre dessous.»

«Quand il y a un piquet qui dépasse, soit il y a un oiseau dessus, soit il y a une pierre dessous»

Fernand Pasquier, ornithologue au Pays-d’Enhaut

L’adage se vérifie bientôt, mais surprise, on tombe sur un bruant jaune. La pie-grièche écorcheur joue toujours à cache-cache. Bientôt, en contrebas un jeune dissimulé par quelques branches se laisse deviner avec son plumage duveteux. Puis, c’est un tarier avec son joli plastron orange qui se dévoile. Enfin, la pie-grièche mâle, reconnaissable à son bandeau noir autour des yeux à la Zorro, daigne se montrer.

Le bruant jaune aime les haies basses de buissons épineux, qui se sont raréfiés.
Getty Images/iStockphoto

La balade se termine pour nous, tandis que lorsqu’il emmène des groupes, Fernand Pasquier poursuit à pied durant 1 h 30. Mais sans son oreille aiguisée, tout ce petit monde qui niche dans les arbres, buissons et prairies passerait inaperçu.

Père de trois enfants et trois fois grand-père, ce mordu a transmis sa passion notamment à sa petite-fille de 7 ans, qu’il emmène fréquemment avec lui. Généreux, l’homme a bien assez d’enthousiasme pour en faire profiter aussi les curieux qu’il emmène en balade. Qu’on ait identifié tous les chants ou non, qu’on soit en montagne ou en plaine, on n’écoutera plus jamais les oiseaux de la même manière.

La grive draine est reconnaissable à son plumage tacheté en-dessous.
Getty Images/iStockphoto

Fernand Pasquier propose jusqu’à fin juillet des balades accompagnées dès 4 à 5 personnes (30 fr. par personne). Renseignements: 079 655 57 70